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Le Dossier spécial "résistances en Autriche, la lutte continue" du site internet "RésistanceS", vous propose :

Le dico de A à Z de l’"Autre Autriche"

L’Autriche, la culture, Haider : régression
Par Michel Majoros, notre correspondant wallon

Si la mentalité FPÖ reflète l’Autriche profonde, alors cette Autriche-là se décale complètement d’avec la culture qui rayonna à partir des rives du Danube, donnant à l’humanité Mozart, Beethoven, Mahler, Freud, Musil, Zweig, etc.

Dans le numéro 8 de la revue RésistanceS (1), Udo Staf relevait les particularités de la culture politique autrichienne expliquant le succès d’un Haider. Cette Autriche "profonde " est plutôt le résultat d’une rupture, d’une défaite, d’un bétonnage ringard sur les éruptions d’idées qui firent de Vienne un phare de la modernité, où l’art passe de la fonction d’ornement, de représentation à celle de production de valeurs

L’empire d’Autriche, grande puissance qui régna sur nos provinces, acteur vedette de l’Europe pendant trois siècles, se posant comme son gardien face à l’Islam, se disloqua en 1918. Définie par la négative (les territoires qui ne constituèrent ni la Tchécoslovaquie, ni la Yougoslavie, ni la Pologne), la première république autrichienne était une tête sans corps (Vienne) entourée de provinces rurales. Elle ne tarda pas à se donner un régime clérico-fasciste (Dolffuss) dont l’Allemagne hitlérienne ne fit qu’une bouchée en 1938 – Anschluss, applaudi par une grande partie de la population, l’autre n’ayant plus voix au chapitre.

La seconde république, après 1945, évita tout débat sérieux sur son passé et sa raison d’être, avec la complicité des vainqueurs. Au temps de la guerre froide, Vienne fut en même temps plaque tournante de l’espionnage mondial (Le Troisième Homme) et refuge de nazis. Ceci éclaire la trajectoire d’un Kurt Waldheim : officier actif dans les opérations de " représailles " dans les Balkans au début des années 40 - politicien catholique - secrétaire général de l’ONU et président de la République en 1986. Dans une atmosphère où l’inconvenance n’est pas d’être nazi, mais d’appeler un chat un chat.

Ce négationnisme tacite général peut s’accommoder d’une culture aseptisée pour touristes (valse, chalets, pâtisserie, Sissi et autres remonte-pentes). Mais la culture viennoise qui a interpellé le monde, c’est une culture de crise, une conscience déchirée, parfois suicidaire, des convulsions d’agonie d’un monde anachronique, des délices de la décadence fin de siècle, des contractions d’une société en gestation. Vienne a pu être appelée laboratoire de l’apocalypse, creuset d’où surgissent, entre 1880 et 1938, la plupart des grandes interrogations et la plupart des thèmes de réflexion de la culture contemporaine de l’Europe.(…) : crise de l’identité (individuelle et nationale), relation de l’individu avec l’État et les valeurs collectives, politique de la ville et " éthique " de l’architecture, articulation entre passions individuelles et construction sociale, place de l’homme dans un siècle de masses, morale et transgression, naissance de la réflexion sur le totalitarisme etc.. C’est seulement dans les années 1970 que Vienne renoua, pour un temps, avec cette Kulturkritik.

L’Autriche juxtapose jusqu’à la schizophrénie ronrons et frémissements, archaïsme et post-modernité, étouffement et cyclones, apologie du Volk et richesse multiculturelle, père castrateur et dérision générale. Parfois à l’intérieur du même créateur. Qui souvent n’y survit pas.

Pour mieux comprendre ce bouillonnement, voici un aperçu de A à Z de l’" Autre Autriche ".

 

Le dico de A à Z de l’"Autre Autriche"

AUTRICHE
Est-elle état, ou simple reliquat germanique destiné à subir l’Anschluss allemand ? Au début du siècle, le préfixe austro qualifiait la forme molle des idéologies : austro-marxisme, austro-fascisme.

Bien loin le temps des Habsbourgs, à la fière devise A.E.I.O.U. : Austriae Est Imperare Orbis Universo (Alles Erdrereich Ist Osterreich Unsterblich : il appartient à l’Autriche de régner sur le monde entier).

BERNHARD, Thomas (1931-1989)
Le plus célèbre des écrivains autrichiens d’après-guerre ne s’est pas privé d’invectiver l’Autriche, au point de s’y interdire de publication par testament. Enfant illégitime ballotté de péniche en internat nazi puis catholique, de grand-père écrivain en sanatorium, journaliste, poète, auteur dramatique, romancier, il secoue l’amnésie de ses compatriotes. Sa dernière pièce, Place des Héros, a contribué à recréer le débat dans une Autriche droguée au régionalisme mou.

CANETTI, Elias (1905-1994)
Dramaturge, romancier, prix Nobel de littérature 1981. Séfarade né en Bulgarie, avec un passeport turc et un nom italien, écrivain de langue allemande formé dans l’entre-deux-guerres à Vienne, d’où l’Anschluss l’exila en 1938. Sa Comédie des Vanités (1935) constitua une réponse cinglante aux autodafés de livres orchestrés par Goebbels. Dans Masse et puissance (1960), il jette un pavé éthique dans la mare de la réflexion sur les rapports entre population et pouvoir. Ses textes d’après guerre cherchent à retrouver une langue sincère, transparente, après les ravages de la Novlangue nazie.

FREUD, Sigmund (1856-1939)
Lui, son école et son divan viennois n’ont pas besoin d’être présentés. Les concepts d’inconscient, de névrose, d’Œdipe, sont autant de clés pour notre époque, donc aussi le fascisme. Ce qu’a tenté le psychanalyste marxiste Wilhelm Reich (Psychologie de masse du fascisme), également formé à Vienne.

HERZL, Theodor (1860-1904)
Correspondant à Paris d’un journal viennois, il y fut témoin de la dégradation de Dreyfus et y perçut la montée de l’antisémitisme . Dans l’atmosphère de nationalisme nostalgique et esthétisant qui sévissait alors dans l’Empire, il conçut l’idéologie sioniste comme solution à ce que les antisémites appellent problème juif.

KAKANIE voir à MUSIL

KLIMT, Gustav (1862-1918)
Peintre, décorateur, redécouvert voici quelques décennies, participant au mouvement de la Sécession, à la croisée de l’Art Nouveau et de l’expressionnisme. Il renouvela les formes et les techniques picturales (le Baiser) ; ses représentations de femmes évoquent les rêves et les angoisses viennoises 1900.

KRAUS, Karl (1874-1936)
Poète, romancier, directeur de la revue d’avant-garde Die Fackel (Le Flambeau). Décrit Vienne comme " station météorologique pour la fin du monde ". Provocateur, imprécateur, a pourfendu implacablement la petitesse de la société autrichienne.

KOKOSCHKA, Oskar (1886- – )
Poète, dramaturge, surtout connu comme peintre de la Sécession et un des pères de l’expressionnisme. Voyageant entre Vienne, Dresde, Berlin, l’Afrique, le Moyen Orient, exilé à Prague dès 1935, puis en Suisse. Son tableau Anschluss exprime, en une dérision désespérée, la catastrophe.

MAHLER, Gustav (1860-1911)
Compositeur (dix symphonies, Le Chant de la Terre), directeur successif des opéras de Budapest, Hambourg et Vienne d’où l’antisémitisme l’exclut en 1907. Il a fait entrer la musique dans le XXe siècle.

MALHER, Alma SCHINDLER (vers 1880-1950)
Auteur de lieder, elle est surtout connue, dans cette société largement machiste, comme égérie et compagne de Gustav Mahler, Oskar Kokoschka, Walter Gropius (architecte fondateur de l’école du Bauhaus) et Franz Werfel.

MASOCH, Leopold von SACHER (1836-1895)
Conteur des fustigations langoureuses subies jusqu’à l’extase (La Vénus à la fourrure, 1870). Au cours de sa vie amoureuse compliquée, il se lia à plusieurs femmes par un contrat d’esclavage. Ces voluptés consentantes inspirèrent au psychiatre Krafft-Ebing le concept de " masochisme ". Célèbre en son temps avant une longue éclipse, il incarna aussi la sensibilité slave dans l’empire austro-hongrois.

MUSIL, Robert von- (1880-1942)
Ingénieur de formation militaire. Les désarrois de l’élève Törless (1906) nous font participer aux processus de domination sadique en action dans une école militaire, bref du fascisme pour ados. Musil a inventé le terme Kakanie pour l’Autriche-Hongrie, d’après les initiales officielles K und K (impérial et royal). L’homme sans qualités (1930-1933), au-delà d’une satire impitoyable de la société, interroge sur la destinée humaine, en un roman-univers qui a pu être comparé à Ulysses de Joyce.

ROTH, Jozef (1894-1939)
Ses romans (La marche de Radetzki - 1932) montrent l’effondrement dérisoire d’un empire, les bouleversements et la nostalgie d’une société d’hier. Exilé à Paris après l’Anschluss, Roth s’y suicida rapidement à l’alcool.

SCHIELE, Egon (1890-1918)
Peintre et dessinateur. Venu du post-impressionnisme et du Jugenstil, il participa à la Sécession et à la genèse de l’expressionnisme, qu’il poursuivit dans ses œuvres de guerre où il fut mobilisé avant de mourir de la grippe espagnole le jour de l’effondrement de l’empire.

SCHÖNBERG, Arnold (1874-1951)
Compositeur, inventeur de la musique sérielle dodécaphonique. Cette révolution sonore orienta la musique du XXe siècle.

SUICIDE
Á Vienne comme sur tout le territoire du défunt empire, sa fréquence est parmi les plus élevées d’Europe, au point d’être une composante du mode de vie. Un dictionnaire des suicidés célèbres en relève quelque trente-cinq d’origine autrichienne, parmi lesquels : Bruno BETTELHEIM (psychanalyste, 1903-1990, Rodolphe de HABSBOURG (prince héritier, 1858-1889 à Mayerling, avec son amie Marie Vetsera), Otto MAHLER (compositeur et chef d’orchestre – frère de Gustav, 1873-1895), Leopold REICHWEIN (compositeur, directeur de l’Opéra de Vienne, 1878-1945), Romy SCHNEIDER (1938-1982), Rudolf SCHWARTZKOGLER (peintre, créateur de happenings d’auto-mutilation, 1940-1969), Georg TRAKL (poète, 1887-1914), Otto WEININGER (essayiste, 1880-1903), Stefan ZWEIG (écrivain, 1881-1942).

TRAKL, Georg (1887-1914)
Poète visionnaire annonçant le crépuscule de l’humanité, précurseur de l’expressionnisme. Bouleversé par la catastrophe de 1914, mobilisé, il s’empoisonna.

VIENNE, dite parfois la Rouge
La capitale s’est insurgée maintes fois contre les Habsbourgs, puis contre Dolfuss en 1934. Regardant défiler la classe ouvrière un premier mai vers 1906, le déclassé Hitler livre sa peur dans Mein Kampf, Gustave Mahler témoigne de sa fraternité. Au même moment, Lueger, admiré par le premier, était élu bourgmestre de Vienne sur un programme antisémite.

WEININGER, Otto (1880-1903)
Théoricien de notre double composante masculine/féminine et esthète de la misogynie, jusqu’à pourfendre tout désir pour les femmes, juif converti au protestantisme et penseur de l’antisémitisme. En toute logique, il se tira une balle (il loua pour la circonstance la maison mortuaire de Beethoven). Paradigme des contradictions viennoises, il a engendré un peu partout jusqu’à aujourd’hui des études weiningeriennes.

WERFEL, Franz (1890-1945)
Écrivain. Ses romans, malheureusement peu accessibles au lecteur francophone, introduisent une dimension psychanalytique dans la peinture d’une Autriche déclinante.

WITTGENSTEIN, Ludwig (1889-1951)
Philosophe, fondateur du positivisme logique de l’école de Vienne. D’abord ingénieur de formation. Son Tractatus logico-philosophicus est centré sur une analyse du langage.

Anecdote : il fut à quinze ans un élève brillant dans la même classe qu’Adolf Hitler. Il professa à Cambridge dès 1929 et aurait aidé les services secrets britanniques au cours de la seconde guerre mondiale.

ZWEIG, Stephan (1881-1942)
Romancier, nouvelliste, poète, biographe, ami des plus célèbres esprits européens de son temps (dont Émile Verhaeren), grand bourgeois inconsolable de l’effondrement du Monde d’hier, humaniste, explorateur des sentiments les plus secrets (La confusion des sentiments, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, La pitié dangereuse). En exil dès 1934, citoyen du monde, il se suicida au Brésil avec sa compagne, aux jours les plus sombres du conflit planétaire.

 

Udo Staf : "Comprendre le paradoxe autrichien", in RésistanceS, n° 8, hiver 1999-2000, pg. 8 et 9. Autrichien, l’auteur de cet excellent article est réalisateur de théâtre et d’opéra. Il vit à Lyon et milite dans l’association VACCIN, c’est-à-dire Valeurs, Art, Culture contre les Idées Noires. Udo Staf est par ailleurs membre de Ras l’front, notre organisation-soeur antifasciste française.