RésistanceS 15-12-2005

Enquête dans l’Histoire noire de la BD

Jacques Martin,
produit de «Vichy»

 


Les premiers dessins du père d’Alix ont été publiés, durant la Seconde Guerre mondiale, dans la revue d’une organisation aux ordres du Maréchal Pétain, le chef de l’Etat autoritaire de Vichy, qui figure ici sur une affiche de propagande.



Si vous voulez mieux connaître Jacques Martin, l’auteur d’Alix, le célèbre jeune romain héros d’une BD incontournable, il vous suffit de parcourir les sept pages que lui consacre con amore le dernier numéro de « Réfléchir & Agir ».
Mine de rien, ça fait deux problèmes : « Réfléchir & Agir » est un opuscule confidentiel français d’extrême droite (tendance : « hard ») et Martin y revient, sans l’ombre d’un regret, sur sa participation, entre 1941 et 1943, aux «Chantiers de la jeunesse », une organisation chapeautée par le gouvernement crypto-fasciste de Vichy.
Pire : il a fourni textes et dessins à « Je Maintiendray », la revue de ces « Chantiers ».
Aujourd’hui, à 65 ans de distance, Martin resterait fidèle à ses choix de jeunesse, qui le portaient vers Pétain et le régime de Vichy.
Eclairage.

Alix collabo ? Oui, d’un point de vue strictement gaulois. Par opposition à Astérix, qui résiste à l’invasion romaine, Alix choisit le camp des vainqueurs sans le moindre état d’âme ; et ce, dès le premier épisode de ses aventures, « Alix l’Intrépide ». Si depuis, d’album médiocre en album plus médiocre encore, le personnage de Martin est devenu une sorte d’Alix l’insipide, il n’en traîne pas moins une idéologie de collaboration avec l’occupant et un choix délibéré pour le plus fort, Caius Iulius Caesar.

Mais cela traduit-il une préférence, un engagement clair de la part de son auteur, Jacques Martin ? Il semble bien que oui.

Un faux naïf
Notre bonhomme a vingt et un ans (il est né en 1921, à Strasbourg) lorsqu’il publie plusieurs dessins et textes dans « Je Maintiendray », une revue associée aux Chantiers de la jeunesse, une organisation créée par le gouvernement autoritaire de Vichy. Le but de ces chantiers était triple : inculquer l’idéologie collaborationniste aux jeunes ; canaliser l’énergie de ces jeunes, que les troubles d’avant-guerre avaient préparés à une action belliqueuse que la défaite de 1940 empêcha de réaliser ; récupérer les jeunes issus des milieux de gauche et, notamment, du scoutisme communiste, interdit par l’occupant et ses valets français.

Quand on lui rappelle sa collaboration à « Je Maintiendray », Martin tente de minimiser l’affaire : tantôt, il parle d’erreur de jeunesse, tantôt il souligne le contenu anodin d’une simple feuille de communication, innocent bulletin édité par l’équivalent d’une patrouille de scouts. Un grand naïf de 21 ans qu’est le Martin de ces années-là…

Ah, oui ? Naïf au point de rester aux Chantiers de Jeunesse, de septembre 1941 à février 1943 ? Pouvait-on rester naïf en 1942, alors que le régime pétainiste organisait les premières chasses aux Juifs et lançait des razzias contre tous ses opposants politiques ? Dans sa biographie officielle, soigneusement édulcorée par lui, Martin ne parle que du « repas pantagruélique que mon équipe et moi avions fait à Noël 1942 ! ». Pas un mot sur les rafles, les exécutions sommaires de résistants et autres méthodes en vogue dans les états totalitaires !



Le régime de Vichy, « Etat français » illégal, fut aussi l’un des alliés européens de la dictature nazie. Modèle d’une certaine jeunesse française, son chef, le Maréchal Pétain, ici en compagnie d’Adolf Hitler.

Quand Jacques Martin évoque une rafle, il n’envisage que celle dont il aurait été victime et qui lui aurait valu d’être envoyé en Allemagne au titre du Service de travail obligatoire (STO, une structure mis en place par Vichy pour envoyer des travailleurs français dans les usines allemandes dans le but d’y remplacer leurs travailleurs enrôlés sur les fronts). L’ennui, c’est que Martin a tendance à romancer son parcours et qu’il faut dès lors passer au peigne fin de la vérification la moindre de ses affirmations – changeantes, selon l’interlocuteur qu’il a en face de lui. Plusieurs points de sa biographie font d’ailleurs l’objet de recherches approfondies.

Hergé, son premier patron
Toujours est-il qu’après la Seconde Guerre mondiale, il se retrouve à Verviers et que, peu de temps après, il rejoint les studios Hergé. Il n’est pas anodin de rappeler que Hergé, le père de Tintin, s’entourait de… collaborateurs au passé plus que douteux.

Exemples :
- Jacques Van Melkebeke, condamné pour sa participation active au « Soir volé », dans lequel il écrivit un compte-rendu révulsant à propos d’un procès de résistants, à Liège.
- Bob De Moor, anversois, sympathisant flamingant notoire, proche des « légions anti-bolchéviques ».
- Baudouin van den Brande de Reeth, qui avait laissé « vagabonder » sa plume dans « Le Nouveau Journal »… entre 1940 et 1943 .
- Josette Baujot, veuve d’un collaborateur français qui, dès 1945, avait cru bon de fuir en Argentine, et sans doute pas seulement pour y jouir du bon air de la pampa, puisqu’il s’y fit assassiner par d’anciens résistants français.



Affiche de propagande nationaliste des Chantiers de la jeunesse crypto-fasciste, dont fut notamment membre, sans l’ombre d’un doute, Jacques Martin.

Hergé entretint encore des rapports suivis avec Robert Poule. Condamné à mort pour collaboration avec l’ennemi nazi et exilé à Paris, ce dernier sera soutenu par le créateur de Tintin jusque dans les années 1960. Même si Poulet ne changea pas d’un iota sa « ligne politique » puisqu’il collabora jusqu’à son décès au journal « Rivarol », fondé par des ex-vichystes et adepte du néofascisme, du négationnisme et de l’antisémitisme. Le patron de Martin gardera même des contacts réguliers avec un dénommé… Léon Degrelle, le chef des SS wallons ! (pour les liens entre Degrelle et Hergé : ).

Bref, en débarquant au studio Hergé, en 1954, Martin savait où il mettait les pieds – qui se ressemble s’assemble… Le passé de Martin le sert auprès d’Hergé qui, par ailleurs, n’apprécie que médiocrement les qualités artistiques et morales du personnage. « Beau parleur », Martin s’est ridiculisé à plusieurs reprises en reprenant à son compte des événements de la vie de Hergé – la place nous manque pour évoquer l’épisode d’un canard tué par Hergé, que Martin tua une seconde fois, quelques mois plus tard !

Martin chez les « néo »-fachos
Tout cela relèverait de l’histoire anecdotique de la bande dessinée belge si Martin n’avait pas cessé d’avancer en cachant son jeu. Des articles dans le quotidien français « Libération », signés Mathieu Lindon, avaient déjà attiré l’attention sur l’idéologie délétère véhiculée par les productions Martin (Alix, Lefranc, Jhen, Orion, Keos), empreintes entre autres de l’aveugle soumission au vainqueur.

Dans son dernier numéro (daté de l’automne 2005), la revue française « Réfléchir & Agir » affiche un portrait de Martin en couverture pour annoncer l’entretien qu’il accorda à la première. Comme de bien entendu, Jacques Martin se défendra en prétendant qu’il n’était au courant de rien ». Ce faisant, il se moque du monde. Après tant d’années et l’accumulation d’un tel faisceau de présomptions, plaider la bonne foi met la naïveté au niveau de la bêtise.

Pouvait-il ignorer que « Réfléchir & Agir » trimballe les pires idées de l’extrême droite européenne ? Pouvait-il ignorer qu’au sommaire de ses éditions précédentes, « Réfléchir & Agir » donne dans la grande idée de l’état paneuropéen, cher aux nostalgiques du Grand Reich ? Pouvait-il ignorer que « Réfléchir & Agir » porte aux nues les traditions celtiques, notamment le paganisme druidique, qui, contrairement au christianisme, présente l’insigne avantage de ne rien devoir aux Juifs ?

Quand Martin se lâche
Il faut dire que le paganisme affiché de Martin ne peut que réjouir les lecteurs de « Réfléchir & Agir », surtout dans les termes où il l’explique. Sa nostalgie de l’empire romain rejoint les nostalgies impériales, recueillies chez les fascistes mussoliniens et les autres nazis hitlériens. Jamais Jacques Martin n’avait si ouvertement révélé qu’il ne reniait en rien les options de sa jeunesse.

Ah, le bon temps où l’on s’offrait des repas « pantagruéliques » à la Noël de 1942. Pas à Auschwitz, Dachau, Breendonck ou les geôles de la Gestapo, mais dans les Chantiers de la jeunesse, aux environs de Vichy…

Alexis BORODINE

NB :
Il pourrait être évoqué une « erreur de jeunesse » au sujet du passage de Jacques Martin, dans les rangs des Chantiers de la jeunesse durant l’Occupation nazie de l’Europe. Cependant, le père d’Alix, accordant, en 2005, soit 60 ans après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, un entretien à « Réfléchir & Agir », journal confidentiel de la tendance la plus ultra de l’extrême droite, ne peut plus invoquer ni l’ignorance ni la jeunesse. Le dessinateur franco-belge semble donc bien avoir toujours réfléchi et agi en connaissance de cause…!

Morceaux choisis

Jacques Martin, in « Réfléchir & Agir », n° 21, automne 2005, p. 40 (extraits) :

« Il est très étrange de constater que le tabou de la nudité et de la sensualité tombé, nos contemporains achoppent à présent sur d’autres tabous, tels que le non-respect des droits de l’homme, les rapports entre les classes de citoyens (esclaves, ilotes, hommes libres). A voir les réactions de certains journalistes, tout me donne à croire que la présentation avérée par l’Histoire, de concepts humanitaires différents des nôtres, constitue la nouvelle indécence… ».

Commentaires :
• Depuis quand la dénonciation ou la simple présentation du « non-respect des droits de l’homme » est-elle un tabou pour « nos contemporains » ? Jacques Martin devrait rafraîchir sa documentation et regarder, par exemple, la série « Rome » (actuellement sur Canvas ; en janvier 2006 sur BeTV, avant la RTBF). Il y découvrirait que la représentation de la ville de Rome et de ses mœurs n’a plus rien à voir avec la Rome mussolinienne, toute de marbre blanc, martiale et pimpante, telle que représentée d’album en album de la série Alix !
• Par ailleurs, la présentation de « concepts humanitaires différents des nôtres » (c’est-à-dire, opposés aux droits de l’homme, selon le discours de Martin lui-même dans la phrase précédente) n’a jamais constitué une « indécence ». Sauf si ces « concepts humanitaires différents des nôtres » sont montés en épingle et présentés comme supérieurs aux acquis de la Déclaration des droits de l’Homme. Ce genre de scénario s’est développé en Allemagne, de 1933 à 1945, qui exaltait l’ « Ubermensch » aryen (le « sur-homme ») terrassant les « Untermenschen » (sous-hommes).
• A notre connaissance, il n’est pas interdit ou « indécent » de parler des « rapports entre les classes de citoyens (esclaves, ilotes, citoyens libres) », comme le suggère Martin. A moins, encore une fois, de trouver que l’esclavage, c’est tendance, et que le réintroduire ne ferait de mal à personne.

Evoquant Gilles de Rais, Martin s’écrie : « C’est un sacré personnage, un monstre ! Il a reconnu avoir tué plus de mille enfants de sa main. », pour se pâmer deux lignes plus loin (« C’est un personnage extraordinaire ») et regretter que l’historienne Régine Pernoud ne « le nomme jamais que par ‘’le Connétable’’, car elle était très catholique et (…) en défendait les principes. Je regrette qu’elle ait été là de parti pris, comme un politicien ».

Qu’on se le dise : selon Jacques Martin, exécrer un pédophile assassin, c’est faire de la politique politicienne !

A.B.

 

© RésistanceS – www.resistances.be - Bruxelles – Belgique – 15 décembre 2005

 

 


Jacques Martin à la « Une » du numéro d’automne 2005 de « Réfléchir & Agir », un opuscule d’extrême droite… « hard ». Pour plus d’informations sur ce journal, lire notre article qui lui est consacré.


Nos sources sur Jacques Martin

Sur le passé de Jacques Martin
- "Avec Alix", par Jacques Martin et Thierry Groensteen, pp. 24 et 25, éditions Casterman 1984.
- "Hergé, Fils de Tintin", par Benoît Peeters, pp.352-353, éditions Flammarion 2002.

Sur les Chantiers de Jeunesse (organisations émanant du régime dictatorial de Vichy)
- "Les Collaborateurs", par Pascal Ory, p. 124, éditions Le Seuil, 1974.

Sur la presse collaborationniste
- "Le Petit Nazi illustré", par Pascal Ory, pp. 16 et 17, éditions Nautilus, 2002.
- "Littérature(s) et Lecture(s) de loisirs de jeunesse en France sous l'Occupation (1940 - 1944)", par Pascal Ory (doctorat de l'IEP de Paris, sous la direction de Serge Bernstein), 1994.


Hergé – Martin : une collaboration de longue date

Dans l’article d’Alexis Borodine, publié ci-contre, est évoquée la collaboration professionnelle entre le père d’Alix et le père de Tintin. Incarnation de la BD belge de renommée internationale, Hergé débuta sa carrière professionnelle dans la mouvance nationale-fasciste et antisémite des années 1930-1940. Après la Seconde Guerre mondiale, il gardera des liens étroits avec Léon Degrelle, le « Jean-Marie Le Pen belge des années 1930 » et chef des SS wallons.

« RésistanceS » a déjà publié, jadis, un « dossier » sur le « passé collabo » d’Hergé, l’un des premiers patrons de Jacques Martin. Pour accéder à ce dossier, cliquez ici.