RésistanceS 19-05-2008

Chez les contre-révolutionnaires


Les anti-68 de la droite dure belge


Depuis plus de quarante ans, l’extrême droite et la droite conservatrice, en Belgique comme en France, tentent d’enterrer Mai 68 et son héritage. Sans jamais y arriver. Cet événement clé de l’Histoire contemporaine représente un réel complexe pour les nationalistes et autres identitaires. Rétrospective et explications.


Paris au mois de mai 1968, la rue appartient à l’extrême gauche. Un traumatisme, toujours actuel, pour l’« autre extrême ».


«Par un esprit d'imitation – chose très répandue chez les nègres, les enfants et les singes – les castristes, trotzykystes (sic) et pékinois francophones (...) ont voulu jouer les Cohn-Bendit à l'Université libre de Bruxelles. Ils ont occupé le grand auditoire Paul-Emile Janson afin de le transformer en temple de l'agitation verbale», explique à ses lecteurs, quelques jours après l'enclenchement du «Mai 68 belge», le journal Europe magazine (édition datée du 28 mai 1968). Cet hebdomadaire appartient alors à la droite conservatrice, xénophobe, nationaliste et anticommuniste. Europe magazine préconise la constitution d'un gouvernement de salut national pour diriger la Belgique. Il est proche des conservateurs autoritaristes du Parti social-chrétien (PSC) et du parti libéral de l’époque. Plus tard, au début des années 1970, devenu Le Nouvel Europe magazine, il va servir de carrefour entre des hommes politiques de la droite parlementaire (du PRL et du PSC) et l'extrême droite néofasciste (notamment du Front de la jeunesse, du parti «Forces nouvelles»...).

Pour Europe magazine et la droite en général (des conservateurs aux néofascistes) Mai 68 – et tout ce qu’il représentera – incarne un ennemi à abattre, au plus vite. Ce n’est donc pas pour rien que dès les premières semaines qui suivirent la révolte étudiante, cet hebdo va se lancer dans la bataille contre 68. Pour Europe magazine, cette «révolution culturelle (…) groupe dans un magma informe et passionnel, des anarchistes, des trotskystes, des castristes, des pékinois, etc. rassemblés par une haine commune de notre société et de ses structures». Selon ce journal droitiste, cette «révolution étudiante» a été «préparée de longue date», dans le cadre d’un véritable complot contre l'Occident chrétien. La rédaction d’Europe magazine y désigne même les comploteurs qui ne seraient rien de moins que «l'appareil de la IVe Internationale trotskyste (sic), dont le théoricien, à l'échelle mondiale, s'appelle Ernest Mandel», par ailleurs professeur d'économie de l'Université libre flamande de Bruxelles. Aujourd'hui, les trotskistes restent encore l'obsession de certains groupes sectaires d'ultra droite, souvent actifs dans la mouvance nationale-catholique fondamentaliste.


Alain Geismar (deuxième en partant de gauche), leader gauchiste français, à la une de ce numéro historique d’Europe magazine (daté du 28 mai 1968), hebdo de la droite conservatrice belge anti-68 – Document : Archives RésistanceS – Observatoire de l’extrême droite.



Occident attaque... sans succès !
A la mi-mai 1968, la droite musclée va planifier une riposte contre les «rouges» . A Paris, l'extrême droite sort ses drapeaux à croix celtique et ses jeunes militants sont mobilisés pour servir d'éventuels auxiliaires de police. Dans ce but, la direction du mouvement Occident, fer de lance des étudiants nationalistes, est contactée par des anciens de l’Organisation armée secrète, au service désormais du pouvoir gaulliste (voir à ce sujet notre article sur Mai 68 en France). En Belgique, des opérations commandos violentes sont elles aussi scénarisées contre les bâtiments de l’Université libre de Bruxelles (ULB) occupés par les étudiants de gauche en révolte.

Dans la nuit des 1 et 2 juin 1968, un commando d'activistes du mouvement néofasciste Occident (issu de la Jeune garde d'Occident, la JGO, et fondé sur l'exemple du mouvement français du même nom) prévoit d'attaquer l'ULB. Deux tentatives auront lieu, sans jamais atteindre leur objectif. Une humiliation terrible pour l'extrême droite.

Humiliation qui restera dans la mémoire collective des nationalistes belges, décennie après décennie. En mars 2002, le dirigeant d'un mouvement identitaire néofasciste belge, dans un opuscule de la même obédience idéologique, l'évoquera encore ainsi (1): «Les événements de Mai 68, qui touchèrent aussi la Belgique, virent l'apparition d'un mouvement Occident, inaugurant cette sale habitude chez les nationalistes de Belgique francophone de copier les noms des groupes qui se sont fait connaitre ailleurs (...). A noter que cet Occident local n'avait effectivement que peu de choses à voir avec son homologue français, au moins au niveau des valeurs guerrières puisque un de ses seuls exploits, de ce mai 68 à la belge, fut l'attaque des bâtiments occupés de l'Université Libre de Bruxelles avec comme résultat d'avoir deux de ses militants... faits prisonniers par les gauchistes. Il parait que l'un des deux maladroits serait aujourd'hui un des responsables de l'hebdomadaire satirique Père Ubu» (2).


Mai 68 – Mai 08 en Belgique
Plus discret que le Mai 68 français, le quarantième anniversaire belge de cet événement le sera également. Quelques timides initiatives furent planifiées pour lui apporter une réponse nationaliste. Mais dans l'ensemble, les «nationaux» du plat pays resteront confidentiels dans leur évocation de Mai 68, contrairement à l'extrême gauche, aux communistes et aux socialistes belges qui occuperont à nouveau le terrain dans ce domaine. Près de 450 d'entre eux se rassembleront par exemple le 8 mai dernier à l'ULB pour évoquer l'événement. Y étaient présents : la Ligue communiste révolutionnaire (trotskiste), le Parti du travail de Belgique (néo-maoïste), le Mouvement pour une alternative socialiste (Mas, trotskiste), la Ligue communiste des travailleurs (LCT-Quatrième internationale), des membres de la gauche socialiste du PS, des éco-socialistes (écologistes marxistes), des militants syndicaux radicaux de la FGTB, de la CSC...

Contre 68, la seule «initiative nationaliste» fut un colloque confidentiel proposé, ce 17 mai, par le service d'étude du Vlaams Blok/Belang. Son titre était «40 jaar mei '68...Gezinnen, waarden en normen» (40 ans après Mai 68...Familles, valeurs et normes). Son éminence grise, le numéro trois du VB Gerolf Annemans, déclara au sujet de ce colloque que son but était de proposer un débat à l'ensemble de la «droite conservatrice». Deux pages sur le même thème étaient auparavant parues dans les colonnes du Vlaams Belang magazine du mois d'avril. Leur contenu ? L'habituelle rengaine contre l'esprit et l'héritage de Mai 68. Un événement qui semble donc bien traumatisant pour l'ensemble de l'extrême droite.


Le journal du Vlaams (Blok) Belang, parti nationaliste flamand d’extrême droite, va participer en avril dernier à l’offensive anti-68 – Document : Archives RésistanceS – Observatoire de l’extrême droite.


Mai 68 : le complexe de l'extrême droite
Du côté francophone, pas de trace d'une véritable charge contre la commémoration de son quarantième anniversaire. L'option de la négation du sujet fut sans doute décidée pour éviter de raviver le lourd complexe que représente cette révolte étudiante et les grèves ouvrières (en France) qui la suivirent.

Pour l'extrême droite en effet, Mai 68 est un complexe. Celui de ne pas avoir été un acteur digne de ce nom en faisant partie du camp des révoltés contre le système. La seule véritable intervention des nationalistes de droite à l'époque des faits aura été d'être utilisés par le pouvoir pour tenter (et en plus sans aucun succès) de réprimer la révolte étudiante et ouvrière. Une fois de plus, des nervis d'extrême droite servirent de police auxiliaire aux ordres du gouvernement. Un rôle ingrat et gênant pour la droite nationaliste radicale, plus particulièrement pour les dits «identitaires» qui se revendiquent du «nationalisme-révolutionnaire». D'autant plus qu'un des courants internes de cette droite nationaliste opèrent actuellement une «national-gauchisation» pour proposer une nouvelle stratégique de l'action politique. Les discours anticapitalistes, rebelles, révolutionnaires, sociaux, anti-américains... de ces «identitaires» sont mis en avant dans le but de camoufler leurs véritables origines idéologiques.

Pour sa part, dans son coin, Alain Escada, le président de l'association politico-religieuse intégriste Belgique & Chrétienté (de plus en plus marginalisée à l'extrême droite, y compris au sein de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, l'organisation phare de la mouvance dont elle est issue) s'est lancé sur Internet dans une offensive anti-68. Avec pour angle d'attaque exclusif : la dénonciation de la supposée propagation de la pédophilie par des hérauts de 68. Cette attaque relève d'un grand risque... pour l'extrême droite. Le boomerang qu'elle lance pourrait lui revenir en plein nez. En effet, au chapitre de la pédophilie, l'extrême droite n'a pas de leçon à donner : les dossiers judiciaires impliquant des militants et des cadres de formations ou mouvements de la droite nationaliste (y compris des curés traditionalistes) dans des dossiers de mœurs, dont des abus de mineurs d'âge, sont assez nombreux pour démontrer que cette criminalité immonde touche aussi la «famille politique» de ceux qui l'a dénoncent, plus que d'autres... (voir par exemple à ce sujet notre article : «Réseau pédophile : Implication d’un intégriste chrétien d’extrême droite» ).

Mai 68, son héritage, son souvenir et son actuelle commémoration restent bel et bien un véritable complexe pour cette extrême droite déséquilibrée parce que finalement sans réelle identité...

Manuel Abramowicz

Notes :
(1) «Des traces de Jeune Europe jusqu'au PFN...», article d'Hervé Van Laethem in Devenir , n° 20, mars 2002, Bruxelles, p. 12.
(2) Ce «prisonnier» aurait été, selon certains témoignages, feu Rudy Bogaerts, alors jeune militant d'Occident venant de Jeune Europe (l'organisation de référence historique de l'extrême droite belge) et futur directeur de Père Ubu, un hebdomadaire poujadiste, anti-musulman, ultrasioniste et favorable à un Front national «modéré». Lors de son décès à l'âge de 62 ans, en octobre 2007, l'ensemble de l'extrême droite lui rendit un dernier hommage : Michel Delacroix, le président f.f. du (nouveau) FN belge, Alain Escada, le président du groupuscule nationaliste intégriste Belgique & Chrétienté, Henri Laquay junior, dirigeant de Jus et Patria (une association de juristes français, suisses et belges de la «droite nationale» figurant dans la liste des «cercles d'amis» du Front national français), le Vlaams Blok/Belang bruxellois, le portail belge francophone du site Internet Novopress (animé par un des dirigeants du mouvement Nation)...

RésistanceS en librairie


Le web-journal de l'Observatoire de l'extrême droite, RésistanceS, a collaboré au numéro spécial Mai 68 du Journal du Mardi (JDM).

Ce numéro exceptionnel du JDM est en vente depuis le 6 mai dernier et jusqu’au 2 juin 2008 dans les meilleures librairies du pays.


© RésistanceS – web-journal de l'Observatoire belge de l'extrême droite – www.resistances.be – info@resistances.be – Article mis en ligne le 19 mai 2008 – 22 h 48.

 


Origine : affiche d'Occident, mouvement français d'extrême droite de jadis anti-Mai 68. Adaptation: RésistanceS – 19 mai 2008.


A l'occasion de son quarantième anniversaire, Mai 68 est fêté, réactualisé, recontextualisé... L'attrait pour cette révolution de la jeunesse occidentale est toujours vivace de nos jours. La remise en cause du système (capitaliste, libéral, social-démocrate...) est redynamisée, mis au gout du jour. De nouvelles générations militantes se revendiquent des insurgés de l'année 1968.

Aujourd'hui, leurs slogans contre l'autoritarisme, le conservatisme, l'ultradroite, le nationalisme raciste... reprennent une certaine jeunesse. Pour sa part, les adeptes de l'Ordre nouveau, l'extrême droite parlementaire ou radicale, restent ringards et toujours complexés d'avoir été, jadis, les nervis du pouvoir et de la «société bourgeoise»...


Au sommaire de ce dossier de RésistanceS.be

Mai 68 : l'inhibition de l'extrême droite

Les anti-68 de la droite dure belge

L'extrême droite bientôt battue par la gauche rebelle

La gauche radicale, nouvelle force politique d’opposition ?

Le national-socialisme contre le socialisme


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Avec en communication : « 28 mai 2008 »


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