| RésistanceS 19-05-2008 |
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La
révolte étudiante
Le mouvement de contestation étudiant, qui se développe dans quasi tous les pays occidentaux, va susciter une vive réaction contre-révolutionnaire. Outre-Quiévrain, la droite gaulliste se mobilise contre les étudiants en insurrection. Le Parti communiste français se range derrière le président Charles de Gaulle pour scénariser avec lui la fin du mouvement. Croyant à un «complot communiste» contre l'Occident chrétien, l'extrême droite va tenter, sans succès, d'affronter les rebelles, et servira ainsi de troupes de choc au bénéfice de l'Etat. Lors de débordements sociaux, les nationalistes d'ultra droite jouent toujours le rôle d'auxiliaires de police. Une fois de plus, en Mai 68, la droite nationaliste aura choisi son camp, celui de la «bourgeoisie» contre le peuple... C'est sans doute pour cette raison que depuis quarante ans, l'extrême droite - rejointe en 2007 par Nicolas Sarkozy - rêve d'enterrer l'héritage soixante-huitard. Sans jamais y arriver... C'est pour cela aussi que diverses publications nationalistes au sujet de Mai 68 réécrivent l'histoire de manière relativiste et révisionniste, en occultant même leurs propres sources. Tour d'horizon de cette manipulation... Par Manuel ABRAMOWICZ
Au mois de mai 1968, lorsqu’éclatent à Paris les premières émeutes gauchistes, l'extrême droite locale est d'abord surprise, ensuite déstabilisée, groggy enfin. Effectivement, la droite extrême est alors toujours engagée dans un processus d'opposition radicale au pouvoir gaulliste, omniprésent en France. Issus de la résistance anti-allemande, intérieure et extérieure, les gaullistes ont encore combattu – les armes à la main ! - l'extrême droite ultra nationaliste lors de la décolonisation de l'Algérie française. Le général De Gaulle, devenu président, a été la cible, à plusieurs reprises, d'attentats commis par les néofascistes de l'Organisation armée secrète. L'héritage idéologique de l’aussi fameuse que terroriste OAS est resté vivace jusqu'à nos jours, à travers l'action politique de quelques uns de ses membres au sein de l'ultradroite française, du Front national lepéniste aux moultes groupuscules néofascistes, comme l'Œuvre française, le Parti nationaliste français...
Si donc au début, les organisations de jeunesse de l'extrême droite (c'est uniquement leur cas et pas celui des mouvements «adultes») vont être séduites par l'insurrection gauchiste et envisager, pour une fraction de leurs membres, rejoindre ce mouvement de rébellion («Une partie de la jeune génération maurassienne critique le mouvement contestataire tout en étant fasciné par lui», précise par exemple le journal Le Choc du Mois (5)), très vite, la vraie nature idéologique de la droite nationaliste va reprendre le dessus. Et elle soutiendra finalement bec et ongles le pouvoir en place. Les organisations d'extrême droite ont toujours eu le rôle de «police auxiliaire» quand les forces de l'ordre, débordées par la contestation, avaient besoin d'elles. L'histoire politique démontre en effet que le «sens de la famille» a toujours primé chez les néofascistes, «enfants adultérins» de la droite conservatrice. Ce réflexe endogène et historique poussera l'extrême droite anti-gaulliste à se ranger devant le président de Gaulle pour le défendre contre les insurgés le menaçant directement. Dans son livre Les brigades noires, Serge Dumont, journaliste belge spécialiste du sujet, précise : «L'extrême droite croit en effet que les événements de mai sont les prémices à un complot communiste visant à s'emparer des rênes du pouvoir en France. Entre de Gaulle qu'elle abhorre pour avoir donné l'indépendance à l'Algérie et le supposé complot communiste, son choix est fait, ce sera De Gaulle. Entre deux maux, mieux vaut choisir le moindre» (6). «Au bord de la panique», face au pouvoir gaulliste qui «vacille», pour les dirigeants des mouvements de la droite nationaliste française, «il ne reste qu'une seule solution, le ralliement» (7). François Duprat, jeune leader et idéologue de la tendance radicale de l'extrême droite française dans ces années 1960, rappelle dans son livre consacré à Mai 68 que des hauts gradés de l'armée, anciens ou proches de l'OAS pour quelques uns, avaient pris des «contacts discrets avec certains éléments d'extrême droite» pour avoir leur appui en cas d'«un coup de force d'extrême gauche» contre le pouvoir (8). Duprat précisera que «de discrets intermédiaires vinrent rendre visite aux chefs d'''Occident''» (au sujet de ce mouvement néofasciste, voir notre encadré, ci-dessous) pour leur proposer de «reconquérir Assas (NDLR : faculté parisienne de droit, fief historique de l'ultradroite) afin d'en faire un abcès de fixation antigauchiste» (9). Les militaires et l'extrême droite scénarisent un plan d'auto-défense pour contrecarrer le soi-disant «complot gauchiste». Ce dernier prévoyait, entre autres, «la formation d'une espèce de milice civique dont les membres encadrés et pris en charge par l'armée devaient apporter une aide pratique aux actions de l'armée avant même le début possible d'un clash (...). L'appel à la formation de Comités d'action civique officialisait (et légalisait) les projets de l'armée à l'égard des groupes de droite. Celle-ci, ainsi couverte, allait pouvoir recruter et former une milice supplétive en vue, soit de briser la grève, soit de participer à la lutte armée» (10), relate avec précision François Duprat, l'ancien dirigeant du mouvement Occident. La réalité de cette alliance objective entre l'extrême droite, la police, l'armée, la droite conservatrice et le pouvoir, est encore aujourd’hui un sujet tabou chez les nationalistes et identitaires pseudo-révolutionnaires. Cette vérité sera confirmée, quarante ans plus tard, en mai 2008, par le mensuel nationaliste Le Choc du Mois. «De la rue de Solférino, où les gaullistes, derrière Charles Pasqua, organisaient la ''résistance'', des émissaires furent envoyés vers les différentes factions de la mouvance nationaliste, afin de les convaincre de faire ''l'union sacrée'' contre les émeutes gauchistes – bien réelles – et le ''danger communiste'' – imaginaire celui-là», précise Thierry Normand, collaborateur du Choc (11). L'ancien chef du Service d'action civique – le Sac, l'organisation para-policière du pouvoir gaulliste –, Charles Pasqua en personne, reconnaîtra, dans les colonnes du Choc du Mois, cette synergie avec l'extrême droite : «Oui, évidemment j'ai approché ces mouvements. Certains de nos compagnons étaient très proches de ces jeunes nationalistes. Dans cette atmosphère de mini-révolution, les clivages sautent : il y a ceux qui veulent agir et ceux qui sont passifs. Dès lors tous les actifs sont les bienvenus. Et dans ces mouvements, il y avait des garçons très décidés» (12).
En marge des manifestations de rue et des occupations d'universités, dans les usines, les ouvriers en colère étaient passés à leur tour à l'offensive contre le système capitaliste, ses gestionnaires et partisans. En mai 1968, la France connaîtra ainsi sa plus grande grève générale, depuis 1936, avec près de dix millions de travailleurs grévistes ! Par son ampleur nationale, Mai 68 insufflera dès lors un vent de panique chez les adeptes obsédés du «complot gauchiste» contre le système. Ce n'est donc pas pour rien qu'une grande partie de l'extrême droite, en s'opposant au mouvement de contestation étudiant, servit directement les intérêts de la «bourgeoisie» et de la droite conservatrice contre le peuple. La Nouvelle droite (ND) aura une critique plus relative des événements de Mai 68. Ce «courant intellectuel» de l'extrême droite pure et dure, apparu à la fin des années 1960, propose à la droite nationaliste française une nouvelle stratégie pour arriver au pouvoir (stratégie qui passe notamment par l'alliance avec la droite conservatrice étatiste). C'est le Groupement de recherche et d'études pour la civilisation européenne (Grece) qui va être la plate-forme propulsive de la ND. Pour Alain de Benoist, l'éminence grise du Grece, «il est important de bien voir qu'en 1968, la gauche et l'extrême gauche, en même temps qu'elles perdaient les élections, ont pris le pouvoir sur le plan culturel » (13). C'est pour cette raison, que selon divers observateurs de la politique française, la Nouvelle droite, en réaction, va imiter la gauche rebelle et se lancer à son tour dans le «combat culturel», en récupérant son théoricien, le communiste italien Antonio Gramsci (1891-1937). Dans son ouvrage, excellent et indispensable pour remettre les points sur les «i», «La pensée anti-68», Serge Audier démontre l'imprégnation anti-68 fortement présente dans les travaux de la ND et la synthèse qui y est faite avec les écrits de la droite conservatrice sur le même thème. La charge contre 68 va trouver ainsi un écho favorable dans Krisis, une revue lancée par Alain de Benoist vingt ans après 1968. Serge Audier explique que plusieurs cadres néo-droitistes issus du Grece vont participer au procès de 68 et ensuite renforcer le passage théorique de l'extrême droite française vers un positionnement pro-libéral, à l'américaine (14). Cependant, la thèse selon laquelle la ND serait un produit dérivé de 68 – ou tout le moins influencé par lui - est vigoureusement rejetée par l'un de ses meilleurs spécialistes, le politologue Pierre-André Taguieff. Dans un entretien accordé à la revue d'histoire Vingtième Siècle, d'octobre-décembre 1993, à la question «Peut-on considérer la création du Grece comme une réaction au mouvement de mai 1968 ?», Taguieff répond tout de go ceci : «En aucune manière. (...) La création du Grece constitue en fait une réponse aux interrogations inquiètes de certains militants nationalistes, déçu par une suite d'échecs : dissolution du mouvement Jeune Nation en mai 1958, démantèlement de l'OAS, candidature malheureuse de Jean-Louis Tixier-Vignancour (1907-1989) à l'élection présidentielle de décembre 1965...» (15). Il n'empêche que la Nouvelle droite, au cours de son existence, puisera régulièrement à gauche pour compléter son corpus doctrinal. N'en déplaise à Taguieff, qui quant à lui se rapprochera, sur le «plan intellectuel», de certains concepts de la droite nationale, nouvelle ou non.
En 1998, un dirigeant du Front national français, Bernard Antony, dans Polémique-Hebdo, un journal d'extrême droite belge proche des intégristes nationaux-chrétiens et de divers groupuscules néonazis, expliquera par exemple que «les soixante-huitards (staliniens, trotskistes, maoïstes...) auront appliqué systématiquement les directives du communiste italien Gramsci : imprégnation culturelle, noyautage, entrisme... Aujourd'hui, ils règnent en maitre aussi bien dans les médias que dans les ministères et dans les syndicats» (16). Ayant fait scission avec le FN lepénien, Bernard Antony reste néanmoins de nos jours un virulent adepte des saillies rétrogrades et des slogans pour la défense de l'Occident chrétien. Pour ces anti-68 d'ultra droite, cet Occident reste menacé de toutes parts, par le communisme, le mondialisme, le cosmopolitisme, l'internationalisme, l'immigration... Le «monde des fantasmes» a toujours été le plus vieux fonds de commerce des populistes nationaux-conservateurs; dans le but de fanatiser leurs disciples, souvent singularisés par leur inculture et leur manque de discernement intellectuel.
Le numéro de mai-juin 2008, de La NRH est lui, il fallait s'en douter, entièrement consacré à Mai 68. «Créée par plusieurs historiens las des interprétations partiales de l'histoire» (selon son propre encart publicitaire), cette revue est pourtant habituée à la réécriture de faits historiques qui sont liés à son propre ancrage idéologique. L'interprétation du mouvement soixante-huitard est donc tout naturellement présentée à sa sauce... Par une inversion des rôles, les historiens nationalistes de La NRH présentent les gauchistes de 68 comme étant les «enfants du gaullisme». Cette contre-thèse ne tient pas la route à la simple relecture des écrits analytiques de François Duprat, l'historien-idéologue des nationalistes français des années 1960-70 déjà cité dans notre article. Duprat et Dominique Venner, le patron de La Nouvelle Revue d'Histoire, militaient au moment des faits dans les mêmes rangs politiques... L'opération de recherche historique de Venner et de sa revue relève donc d'une démarche historique de type relativiste et révisionniste. En occultant (et en niant même !) l'existence des travaux historiques de leur «camarade Duprat». Le numéro daté de la même période (mai 2008) des Ecrits de Paris, se consacre également à dénoncer – sous une forme identique à celle adoptée par La NRH - les coulisses du mouvement soixante-huitard. Notamment en faisant d'une pierre deux coups : la charge contre les gauchistes de 68 se fait également contre le général Charles de Gaulle à l'occasion du cinquantenaire du 13 mai 1958, date de son retour aux affaires en pleine crise algérienne. Il faut savoir que les Ecrits de Paris est une revue de réflexion et de formation idéologique proposée par l'hebdomadaire Rivarol, un grand adepte conditionné des «thèses complotistes» visant, selon lui, à «anéantir l'homme blanc». Le comité de rédaction de Rivarol est composé de nostalgiques de l'Etat français du dictateur Philippe Pétain, dont la haine de de Gaulle, du communisme, de l'immigration et de l'«Internationale juive» est le vivier. Dans un article sur Mai 68, Rivarol (du 2 mai 2008) conclut : «Avec Sarkozy et Carla Bruni, avec Kouchner au Quai d'Orsay et Strauss-Kahn à la tête du Fonds monétaire international, le slogan ''Nous sommes tous des Juifs allemands'' clamé par les Enragés garde une actualité plus brûlante que jamais quatre décennies plus tard » (18). Le mensuel Le Choc du Mois, également situé à l'extrême droite dans le paysage politico-médiatique français, réserve, comme les autres canards nationalistes, son numéro de mai 2008 à 68. «Mai 68 vu de droite» est le titre de son dossier qui comporte 29 pages au total. En gros, l'appréciation et l'interprétation de la révolte étudiante gauchiste gardent une approche identique à celle diffusée par Rivarol, les Ecrits de Paris, La Nouvelle Revue d'Histoire... Plus ancré dans la droite BCBG, Le Choc du Mois propose, cerise sur le gâteau, des interviews inédites (comme déjà évoqué dans notre article) de Gérard Longuet, ex-dirigeant du mouvement néofasciste Occident, devenu ensuite ministre de la droite conservatrice et aujourd'hui sénateur UMP (le parti de Nicolas Sarkozy), et de Charles Pasqua, le chef de la «police gaulliste» qui passa des accords d'alliance avec Occident pour «résister» aux «Enragés de 68». Sur le terrain, la droite nationaliste a également organisé sa présence pour tenter vaille que vaille de contrecarrer les commémorations de 68, perçues comme un moment de remobilisation politique possible pour la gauche radicale et rebelle. C'est ainsi que l'Action française, le mouvement historique de l'antisémite Charles Maurras, a organisée à Paris un forum portant le titre de «Sous les pavés la France... en finir avec Mai-68 !», quelques jours avant un colloque proposé, dans un objectif identique, par Renaissance catholique, un cercle d'ultra droite intégriste. En Flandre, le Vlaams Belang programma également pour ses cadres une séance d'endoctrinement sur le même sujet (voir notre article sur Mai 68 en Belgique). A l'occasion du premier anniversaire de Mai 68, le 6 mai 1969, une constellation de groupes d'extrême droite avait déjà tenté sans succès d'organiser, à Paris, un meeting : «Un an de gauchisme, c'est un an de trop». Face à la persistance de l'extrême gauche révolutionnaire, cet «enterrement» avait finalement dû être annulé, comme le seront ceux organisés quarante ans plus tard...
La réaction actuelle de l'extrême droite (de ses dirigeants, organisations et publications) contre Mai 68 prouve, une nouvelle fois, que cet épisode majeur de l'Histoire occidentale est l'une de ses plus grandes inhibitions Pour rappel, la droite nationaliste fut la complice volontaire de l'«ordre bourgeois», sous le règne du gaullisme, et l’auxiliaire discipliné de sa police. C'est bien pour cette raison que François Duprat, historien et pourtant leader de référence de la droite nationaliste française, et son ouvrage Les journées de Mai 68 – Les dessous d'une révolution (19) sont désormais royalement occultés par ses pairs contemporains. La vérité est une dure réalité, même lorsqu'elle est déclamée par ses propres acteurs.
Notes : © RésistanceS – web-journal de l'Observatoire belge de l'extrême droite – www.resistances.be – info@resistances.be – Article mis en ligne le 19 mai 2008 – 22 h 48.
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Aujourd'hui, leurs slogans contre l'autoritarisme, le conservatisme, l'ultradroite, le nationalisme raciste... reprennent une certaine jeunesse. Pour sa part, les adeptes de l'Ordre nouveau, l'extrême droite parlementaire ou radicale, restent ringards et toujours complexés d'avoir été, jadis, les nervis du pouvoir et de la «société bourgeoise»...
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national-socialisme contre le socialisme RésistanceS en librairie Le web-journal de l'Observatoire de l'extrême droite, RésistanceS, a collaboré au numéro spécial Mai 68 du Journal du Mardi (JDM). Ce numéro exceptionnel du JDM est en vente depuis le 6 mai dernier et jusqu’au 2 juin 2008 dans les meilleures librairies du pays.
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