RésistanceS 19-05-2008

La révolte étudiante
vue par la droite nationaliste française


Mai 68 : l'inhibition de l'extrême droite


La rue, à Paris ou ailleurs, en Mai 68, appartient aux gauchistes, qui y affrontent quotidiennement les forces de l'ordre à coup de pavés et de cocktails molotov. Les organisations d'extrême gauche (maoïstes, trotskistes, libertaires...) sont les acteurs principaux de ce mois de mai 1968. La révolution marxiste est à l'ordre du jour. Le pouvoir et ses alliés ont peur, très peur.

Le mouvement de contestation étudiant, qui se développe dans quasi tous les pays occidentaux, va susciter une vive réaction contre-révolutionnaire. Outre-Quiévrain, la droite gaulliste se mobilise contre les étudiants en insurrection. Le Parti communiste français se range derrière le président Charles de Gaulle pour scénariser avec lui la fin du mouvement.

Croyant à un «complot communiste» contre l'Occident chrétien, l'extrême droite va tenter, sans succès, d'affronter les rebelles, et servira ainsi de troupes de choc au bénéfice de l'Etat. Lors de débordements sociaux, les nationalistes d'ultra droite jouent toujours le rôle d'auxiliaires de police. Une fois de plus, en Mai 68, la droite nationaliste aura choisi son camp, celui de la «bourgeoisie» contre le peuple...

C'est sans doute pour cette raison que depuis quarante ans, l'extrême droite - rejointe en 2007 par Nicolas Sarkozy - rêve d'enterrer l'héritage soixante-huitard. Sans jamais y arriver... C'est pour cela aussi que diverses publications nationalistes au sujet de Mai 68 réécrivent l'histoire de manière relativiste et révisionniste, en occultant même leurs propres sources. Tour d'horizon de cette manipulation...

Par Manuel ABRAMOWICZ

 


Manifestants d'extrême droite brandissant un drapeau à croix celtique, dans les rues de Paris, en mai 1968. Avec la complicité de la police, ils tentèrent sans succès de s'opposer aux émeutiers de la gauche révolutionnaire – Photo : Archives RésistanceS-Observatoire de l'extrême droite.


«Des utopistes envisagent l'unité d'action sur le terrain avec les gauchistes. D'autres sont d'avis qu'il faut aider la police à châtier la pègre bolchévique», relate, à propos de Mai 68, un ouvrage collectif réalisé par d’anciens étudiants qui militaient dans diverses organisations nationalistes françaises de droite : Occident, Ordre nouveau, Groupe union défense, Parti des forces nouvelles... (1). Dans son numéro du mois de mai 2008, Le Choc du Mois, un mensuel français d'extrême droite annonce dans un des articles de son dossier «Mai 68 vu de droite» : «Il est impossible de comprendre le rôle joué par les militants nationalistes au cours des émeutes de mai 1968 sans les replacer dans une perspective historique» (2). Retour donc dans l'Histoire de Mai 68, vu par la droite nationaliste...

Au mois de mai 1968, lorsqu’éclatent à Paris les premières émeutes gauchistes, l'extrême droite locale est d'abord surprise, ensuite déstabilisée, groggy enfin. Effectivement, la droite extrême est alors toujours engagée dans un processus d'opposition radicale au pouvoir gaulliste, omniprésent en France. Issus de la résistance anti-allemande, intérieure et extérieure, les gaullistes ont encore combattu – les armes à la main ! - l'extrême droite ultra nationaliste lors de la décolonisation de l'Algérie française. Le général De Gaulle, devenu président, a été la cible, à plusieurs reprises, d'attentats commis par les néofascistes de l'Organisation armée secrète. L'héritage idéologique de l’aussi fameuse que terroriste OAS est resté vivace jusqu'à nos jours, à travers l'action politique de quelques uns de ses membres au sein de l'ultradroite française, du Front national lepéniste aux moultes groupuscules néofascistes, comme l'Œuvre française, le Parti nationaliste français...


Une «insurrection sans et contre les nationalistes» !
Le pouvoir gaulliste est directement menacé par Mai 68. La gauche révolutionnaire pourrait bien avoir la peau du général, Ce que l'OAS et ses semblables n'ont jamais obtenu, malgré toute l’énergie et les bombes dépensées. La révolte étudiante s'attaque à un ennemi commun : De Gaulle. Mais l'insurrection vient de la gauche en général, de la gauche révolutionnaire en particulier. Cette «insurrection tant attendue de la jeunesse» se fait «sans les nationalistes, et contre eux. Et sans croix celtique sur le drapeau noir, hélas...», notent les auteurs du livre collectif Les rats maudits – Histoire des étudiants nationalistes 1965-1995 (3). Lors des premiers jours, des militants d'extrême droite vont se mêler aux gauchistes pour «(participer) au combat contre les CRS, par amour du sport» (4). Des «fachos» de l'époque se rappellent aussi que «d'autres (ce sont parfois les mêmes) (...) se livrent dans les coins sombres à des basses vengeances contre des bolchos isolés». Les «rats noirs» sont des créatures très peureuses, c'est pour cela qu'ils agissent toujours en bande et peuvent alors s'attaquer sans aucun risque à plus faibles qu'eux, comme «des bolchos isolés»...

Si donc au début, les organisations de jeunesse de l'extrême droite (c'est uniquement leur cas et pas celui des mouvements «adultes») vont être séduites par l'insurrection gauchiste et envisager, pour une fraction de leurs membres, rejoindre ce mouvement de rébellion («Une partie de la jeune génération maurassienne critique le mouvement contestataire tout en étant fasciné par lui», précise par exemple le journal Le Choc du Mois (5)), très vite, la vraie nature idéologique de la droite nationaliste va reprendre le dessus. Et elle soutiendra finalement bec et ongles le pouvoir en place. Les organisations d'extrême droite ont toujours eu le rôle de «police auxiliaire» quand les forces de l'ordre, débordées par la contestation, avaient besoin d'elles. L'histoire politique démontre en effet que le «sens de la famille» a toujours primé chez les néofascistes, «enfants adultérins» de la droite conservatrice. Ce réflexe endogène et historique poussera l'extrême droite anti-gaulliste à se ranger devant le président de Gaulle pour le défendre contre les insurgés le menaçant directement.

Dans son livre Les brigades noires, Serge Dumont, journaliste belge spécialiste du sujet, précise : «L'extrême droite croit en effet que les événements de mai sont les prémices à un complot communiste visant à s'emparer des rênes du pouvoir en France. Entre de Gaulle qu'elle abhorre pour avoir donné l'indépendance à l'Algérie et le supposé complot communiste, son choix est fait, ce sera De Gaulle. Entre deux maux, mieux vaut choisir le moindre» (6). «Au bord de la panique», face au pouvoir gaulliste qui «vacille», pour les dirigeants des mouvements de la droite nationaliste française, «il ne reste qu'une seule solution, le ralliement» (7).

François Duprat, jeune leader et idéologue de la tendance radicale de l'extrême droite française dans ces années 1960, rappelle dans son livre consacré à Mai 68 que des hauts gradés de l'armée, anciens ou proches de l'OAS pour quelques uns, avaient pris des «contacts discrets avec certains éléments d'extrême droite» pour avoir leur appui en cas d'«un coup de force d'extrême gauche» contre le pouvoir (8). Duprat précisera que «de discrets intermédiaires vinrent rendre visite aux chefs d'''Occident''» (au sujet de ce mouvement néofasciste, voir notre encadré, ci-dessous) pour leur proposer de «reconquérir Assas (NDLR : faculté parisienne de droit, fief historique de l'ultradroite) afin d'en faire un abcès de fixation antigauchiste» (9).

Les militaires et l'extrême droite scénarisent un plan d'auto-défense pour contrecarrer le soi-disant «complot gauchiste». Ce dernier prévoyait, entre autres, «la formation d'une espèce de milice civique dont les membres encadrés et pris en charge par l'armée devaient apporter une aide pratique aux actions de l'armée avant même le début possible d'un clash (...). L'appel à la formation de Comités d'action civique officialisait (et légalisait) les projets de l'armée à l'égard des groupes de droite. Celle-ci, ainsi couverte, allait pouvoir recruter et former une milice supplétive en vue, soit de briser la grève, soit de participer à la lutte armée» (10), relate avec précision François Duprat, l'ancien dirigeant du mouvement Occident.

La réalité de cette alliance objective entre l'extrême droite, la police, l'armée, la droite conservatrice et le pouvoir, est encore aujourd’hui un sujet tabou chez les nationalistes et identitaires pseudo-révolutionnaires. Cette vérité sera confirmée, quarante ans plus tard, en mai 2008, par le mensuel nationaliste Le Choc du Mois. «De la rue de Solférino, où les gaullistes, derrière Charles Pasqua, organisaient la ''résistance'', des émissaires furent envoyés vers les différentes factions de la mouvance nationaliste, afin de les convaincre de faire ''l'union sacrée'' contre les émeutes gauchistes – bien réelles – et le ''danger communiste'' – imaginaire celui-là», précise Thierry Normand, collaborateur du Choc (11). L'ancien chef du Service d'action civique – le Sac, l'organisation para-policière du pouvoir gaulliste –, Charles Pasqua en personne, reconnaîtra, dans les colonnes du Choc du Mois, cette synergie avec l'extrême droite : «Oui, évidemment j'ai approché ces mouvements. Certains de nos compagnons étaient très proches de ces jeunes nationalistes. Dans cette atmosphère de mini-révolution, les clivages sautent : il y a ceux qui veulent agir et ceux qui sont passifs. Dès lors tous les actifs sont les bienvenus. Et dans ces mouvements, il y avait des garçons très décidés» (12).

Le mouvement Occident : auxiliaire de police


Paris, en mai 1986, manifestants d'extrême droite rappelant le passé néofasciste du sarkozyste Alain Madelin, promoteur du libéralisme français dans les années 1980-1990 – Photo : Archives Article 31/RésistanceS-Observatoire de l'extrême droite.

A Paris, il y a quarante ans, l'extrême droite se range tout naturellement dans le camp des anti-68. C'est le mouvement néofasciste Occident qui va s'agiter le plus contre les «gauchistes». Apparu en 1964, il se caractérise par son discours nationaliste virulemment anticommuniste et antigaulliste. Ses adhérents sont jeunes, lycéens et étudiants pour la majorité. Le mouvement Occident collabore alors avec d'autres structures contextuelles de la droite musclée, comme le Front uni de soutien au Sud-Vietnam. Ce front vise à défendre les forces conservatrices vietnamiennes contre les communistes vietnamiens, à l'instar des Etats-Unis ! Il est conduit par Roger Holeindre, un des futurs dirigeants-fondateurs du FN. Le Front national anticommuniste, mis en place en 1968, est aussi appuyé par les jeunes d'Occident.

Au cours des événements de 68, ce mouvement tente à plusieurs reprises de s'attaquer aux étudiants de gauche, occupant les universités parisiennes. Parfois avec la complicité de la police, qui va voir dans ses militants des nervis utiles pour organiser le chaos et justifier ensuite le rétablissement de l'ordre. Les gauchistes scandaient «Etudiants-Ouvriers solidarité», les militants d'Occident auraient pu scander «Police-Extrême droite même combat»...

Les dirigeants de ce mouvement de référence de l'histoire des nationalistes de droite étaient François Duprat, Alain Robert, Gérard Longuet et Alain Madelin. Le premier de ces chefs «occidentalistes» sera assassiné en 1978 dans un attentat à la bombe, sans doute commis par une structure des services secrets français en concurrence avec celle qui l'aurait eu comme «indic». Après la disparition d'Occident, Alain Robert cofondera le mouvement Ordre nouveau, puis le Front national (il en deviendra son secrétaire général), rejoindra finalement le RPR, le parti néogaulliste de Jacques Chirac, et deviendra l'un des lieutenants de Charles Pasqua, le «monsieur police de la France tranquille». Longuet et Madelin passeront aussi le Rubicon pour devenir des ministres et des leaders de la droite conservatrice, libérale et maintenant sarkoziste.

Aujourd'hui sénateur du parti présidentiel UMP (fusion de l'ex-RPR avec le courant libéral français pro-américain), Gérard Longuet dans un entretien accordé en mai 2008 au journal d'extrême droite Le Choc du Mois, au sujet du transfuge de nationalistes vers le libéralisme, se souvient: «Sous l'influence d'Alain Madelin, en particulier, une bonne partie (NDLR : du mouvement Occident) va rejoindre les idées du libéralisme économique et politique. Cela peut surprendre car toute l'extrême droite vient de la critique du libéralisme (...). Mais les jeunes nationalistes, à cette époque, se disent que la libre compétition, si elle est loyale, est intéressante (...). D'autres rejoignent les mouvances qui constitueront le Front national plus tard».


En marge des manifestations de rue et des occupations d'universités, dans les usines, les ouvriers en colère étaient passés à leur tour à l'offensive contre le système capitaliste, ses gestionnaires et partisans. En mai 1968, la France connaîtra ainsi sa plus grande grève générale, depuis 1936, avec près de dix millions de travailleurs grévistes ! Par son ampleur nationale, Mai 68 insufflera dès lors un vent de panique chez les adeptes obsédés du «complot gauchiste» contre le système. Ce n'est donc pas pour rien qu'une grande partie de l'extrême droite, en s'opposant au mouvement de contestation étudiant, servit directement les intérêts de la «bourgeoisie» et de la droite conservatrice contre le peuple.

La Nouvelle droite (ND) aura une critique plus relative des événements de Mai 68. Ce «courant intellectuel» de l'extrême droite pure et dure, apparu à la fin des années 1960, propose à la droite nationaliste française une nouvelle stratégie pour arriver au pouvoir (stratégie qui passe notamment par l'alliance avec la droite conservatrice étatiste). C'est le Groupement de recherche et d'études pour la civilisation européenne (Grece) qui va être la plate-forme propulsive de la ND. Pour Alain de Benoist, l'éminence grise du Grece, «il est important de bien voir qu'en 1968, la gauche et l'extrême gauche, en même temps qu'elles perdaient les élections, ont pris le pouvoir sur le plan culturel » (13). C'est pour cette raison, que selon divers observateurs de la politique française, la Nouvelle droite, en réaction, va imiter la gauche rebelle et se lancer à son tour dans le «combat culturel», en récupérant son théoricien, le communiste italien Antonio Gramsci (1891-1937).

Dans son ouvrage, excellent et indispensable pour remettre les points sur les «i», «La pensée anti-68», Serge Audier démontre l'imprégnation anti-68 fortement présente dans les travaux de la ND et la synthèse qui y est faite avec les écrits de la droite conservatrice sur le même thème. La charge contre 68 va trouver ainsi un écho favorable dans Krisis, une revue lancée par Alain de Benoist vingt ans après 1968. Serge Audier explique que plusieurs cadres néo-droitistes issus du Grece vont participer au procès de 68 et ensuite renforcer le passage théorique de l'extrême droite française vers un positionnement pro-libéral, à l'américaine (14).

Cependant, la thèse selon laquelle la ND serait un produit dérivé de 68 – ou tout le moins influencé par lui - est vigoureusement rejetée par l'un de ses meilleurs spécialistes, le politologue Pierre-André Taguieff. Dans un entretien accordé à la revue d'histoire Vingtième Siècle, d'octobre-décembre 1993, à la question «Peut-on considérer la création du Grece comme une réaction au mouvement de mai 1968 ?», Taguieff répond tout de go ceci : «En aucune manière. (...) La création du Grece constitue en fait une réponse aux interrogations inquiètes de certains militants nationalistes, déçu par une suite d'échecs : dissolution du mouvement Jeune Nation en mai 1958, démantèlement de l'OAS, candidature malheureuse de Jean-Louis Tixier-Vignancour (1907-1989) à l'élection présidentielle de décembre 1965...» (15). Il n'empêche que la Nouvelle droite, au cours de son existence, puisera régulièrement à gauche pour compléter son corpus doctrinal. N'en déplaise à Taguieff, qui quant à lui se rapprochera, sur le «plan intellectuel», de certains concepts de la droite nationale, nouvelle ou non.



Comme quasi tous les dix ans, en mai 2008, la presse et les organisations de la droite nationaliste ciblent une énième fois l'héritage soixante-huitard. Mais, le souvenir positif de Mai 68 est tenace. Rendez-vous donc en 2018, pour son cinquantième anniversaire – Documents : RésistanceS-Observatoire de l'extrême droite.



Tous les dix ans : la même liturgie anti-68
Comme nous venons de l'observer, en mai 68, l'ultra droite apporta son appui au régime, que ce soit directement ou par voie détournée. Pourtant, dans sa propagande, cette même droite nationaliste prétend combattre le système, souvent au nom d'un hypothétique idéal «nationaliste-révolutionnaire» (qui n'a donc de révolutionnaire que le «label»). En 1968, comme après, quand d'autres mouvements étudiants apparaitront en France (en 1986 contre le projet de loi Devaquet, en 2006 contre le projet de CPE), des commandos d'extrême droite, en parallèle aux charges policières, s'attaqueront à nouveau aux manifestants à coup de battes de base-ball. Agissant sous la forme de troupes para-policières répressives, l'extrême droite a, à chaque fois, choisi son camp... Et tous les dix ans, au mois de mai, la même liturgie anti-68 se répète.

En 1998, un dirigeant du Front national français, Bernard Antony, dans Polémique-Hebdo, un journal d'extrême droite belge proche des intégristes nationaux-chrétiens et de divers groupuscules néonazis, expliquera par exemple que «les soixante-huitards (staliniens, trotskistes, maoïstes...) auront appliqué systématiquement les directives du communiste italien Gramsci : imprégnation culturelle, noyautage, entrisme... Aujourd'hui, ils règnent en maitre aussi bien dans les médias que dans les ministères et dans les syndicats» (16).

Ayant fait scission avec le FN lepénien, Bernard Antony reste néanmoins de nos jours un virulent adepte des saillies rétrogrades et des slogans pour la défense de l'Occident chrétien. Pour ces anti-68 d'ultra droite, cet Occident reste menacé de toutes parts, par le communisme, le mondialisme, le cosmopolitisme, l'internationalisme, l'immigration... Le «monde des fantasmes» a toujours été le plus vieux fonds de commerce des populistes nationaux-conservateurs; dans le but de fanatiser leurs disciples, souvent singularisés par leur inculture et leur manque de discernement intellectuel.


Les trotskistes dans la ligne de mire
Aujourd'hui, à l'occasion du quarantième anniversaire de 68, les partisans de l'Ordre «nouveau» contre la «chienlit» ressortent du placard leurs habituelles rengaines anti-gauchistes. Comme le démontre le numéro de janvier 2008 de La Nouvelle Revue d'Histoire-NRH. Fondée et dirigée par Dominique Venner, un ex-militant d'extrême droite de la Fédération des étudiants nationalistes, La NRH proposait en début d'année un dossier complet consacré au trotskisme. Pourquoi ? Parce que «l'année 2008 sera l'occasion de rétrospectives sur Mai 68, événement vieux de quarante ans, dont les conséquences se font toujours sentir. Le trotskisme y joua un rôle sur lequel il est utile de revenir. De tous les mouvements gauchistes de l'époque, il est en effet le seul, avec la nébuleuse anarchiste, à s'être maintenu» (17).

Le numéro de mai-juin 2008, de La NRH est lui, il fallait s'en douter, entièrement consacré à Mai 68. «Créée par plusieurs historiens las des interprétations partiales de l'histoire» (selon son propre encart publicitaire), cette revue est pourtant habituée à la réécriture de faits historiques qui sont liés à son propre ancrage idéologique. L'interprétation du mouvement soixante-huitard est donc tout naturellement présentée à sa sauce... Par une inversion des rôles, les historiens nationalistes de La NRH présentent les gauchistes de 68 comme étant les «enfants du gaullisme». Cette contre-thèse ne tient pas la route à la simple relecture des écrits analytiques de François Duprat, l'historien-idéologue des nationalistes français des années 1960-70 déjà cité dans notre article. Duprat et Dominique Venner, le patron de La Nouvelle Revue d'Histoire, militaient au moment des faits dans les mêmes rangs politiques... L'opération de recherche historique de Venner et de sa revue relève donc d'une démarche historique de type relativiste et révisionniste. En occultant (et en niant même !) l'existence des travaux historiques de leur «camarade Duprat».

Le numéro daté de la même période (mai 2008) des Ecrits de Paris, se consacre également à dénoncer – sous une forme identique à celle adoptée par La NRH - les coulisses du mouvement soixante-huitard. Notamment en faisant d'une pierre deux coups : la charge contre les gauchistes de 68 se fait également contre le général Charles de Gaulle à l'occasion du cinquantenaire du 13 mai 1958, date de son retour aux affaires en pleine crise algérienne. Il faut savoir que les Ecrits de Paris est une revue de réflexion et de formation idéologique proposée par l'hebdomadaire Rivarol, un grand adepte conditionné des «thèses complotistes» visant, selon lui, à «anéantir l'homme blanc». Le comité de rédaction de Rivarol est composé de nostalgiques de l'Etat français du dictateur Philippe Pétain, dont la haine de de Gaulle, du communisme, de l'immigration et de l'«Internationale juive» est le vivier. Dans un article sur Mai 68, Rivarol (du 2 mai 2008) conclut : «Avec Sarkozy et Carla Bruni, avec Kouchner au Quai d'Orsay et Strauss-Kahn à la tête du Fonds monétaire international, le slogan ''Nous sommes tous des Juifs allemands'' clamé par les Enragés garde une actualité plus brûlante que jamais quatre décennies plus tard » (18).

Le mensuel Le Choc du Mois, également situé à l'extrême droite dans le paysage politico-médiatique français, réserve, comme les autres canards nationalistes, son numéro de mai 2008 à 68. «Mai 68 vu de droite» est le titre de son dossier qui comporte 29 pages au total. En gros, l'appréciation et l'interprétation de la révolte étudiante gauchiste gardent une approche identique à celle diffusée par Rivarol, les Ecrits de Paris, La Nouvelle Revue d'Histoire... Plus ancré dans la droite BCBG, Le Choc du Mois propose, cerise sur le gâteau, des interviews inédites (comme déjà évoqué dans notre article) de Gérard Longuet, ex-dirigeant du mouvement néofasciste Occident, devenu ensuite ministre de la droite conservatrice et aujourd'hui sénateur UMP (le parti de Nicolas Sarkozy), et de Charles Pasqua, le chef de la «police gaulliste» qui passa des accords d'alliance avec Occident pour «résister» aux «Enragés de 68».

Sur le terrain, la droite nationaliste a également organisé sa présence pour tenter vaille que vaille de contrecarrer les commémorations de 68, perçues comme un moment de remobilisation politique possible pour la gauche radicale et rebelle. C'est ainsi que l'Action française, le mouvement historique de l'antisémite Charles Maurras, a organisée à Paris un forum portant le titre de «Sous les pavés la France... en finir avec Mai-68 !», quelques jours avant un colloque proposé, dans un objectif identique, par Renaissance catholique, un cercle d'ultra droite intégriste. En Flandre, le Vlaams Belang programma également pour ses cadres une séance d'endoctrinement sur le même sujet (voir notre article sur Mai 68 en Belgique). A l'occasion du premier anniversaire de Mai 68, le 6 mai 1969, une constellation de groupes d'extrême droite avait déjà tenté sans succès d'organiser, à Paris, un meeting : «Un an de gauchisme, c'est un an de trop». Face à la persistance de l'extrême gauche révolutionnaire, cet «enterrement» avait finalement dû être annulé, comme le seront ceux organisés quarante ans plus tard...


François Duprat, le 13 juin 1970, à la tribune d'un meeting de l'organisation Ordre nouveau, successeur direct du mouvement Occident et précurseur du Front national de Jean-Marie Le Pen. Ce leader d'extrême droite de l’époque est l’auteur du livre « Les journées de Mai 68 – Les dessous d’une révolution », sorti quelques mois après celle-ci et préfacé par le néofasciste et négationniste Maurice Bardèche. Dans cet ouvrage, Duprat informe, sur la base d’«informations exclusives », que Mai 68 aurait été planifié dans le cadre d’un « complot » ourdi par les soviétiques pour déstabiliser l’Europe. Il confirme également le rôle d’auxiliaire de police joué par l’extrême droite. Aujourd'hui, François Duprat est carrément nié par ses anciens amis et disciples... Ces derniers réécrivent l’Histoire à leur manière, sans se référer à Duprat ! Afin de se donner un rôle plus honorant…


Fachos et Sarko contre les gauchos
Depuis quarante ans, l'extrême droite et la droite conservatrice souhaitent donc enterrer pour de bon Mai 68. A chaque coup, c'est l'échec. Même Nicolas Sarkozy, dont la vision anti-68 est très proche de celle de l'ultra droite, s'en est mordu les doigts. Ses proclamations contre l'héritage soixante-huitard n'auront servi qu'à redynamiser la force historique que représente encore aujourd'hui Mai 68. Au bénéfice de l'extrême gauche... Olivier Besancenot en tête. Le désormais «ennemi numéro un» du patronat, de l'Etat, de la social-démocratie, de la droite nationaliste et de ses jeunes activistes identitaires...

La réaction actuelle de l'extrême droite (de ses dirigeants, organisations et publications) contre Mai 68 prouve, une nouvelle fois, que cet épisode majeur de l'Histoire occidentale est l'une de ses plus grandes inhibitions Pour rappel, la droite nationaliste fut la complice volontaire de l'«ordre bourgeois», sous le règne du gaullisme, et l’auxiliaire discipliné de sa police. C'est bien pour cette raison que François Duprat, historien et pourtant leader de référence de la droite nationaliste française, et son ouvrage Les journées de Mai 68 – Les dessous d'une révolution (19) sont désormais royalement occultés par ses pairs contemporains. La vérité est une dure réalité, même lorsqu'elle est déclamée par ses propres acteurs.


Manuel Abramowicz

Notes :
1. Les rats maudits – Histoire des étudiants nationalistes 1965-1995, livre-album illustré collectif, éditions Des Monts d'Arrée, Paris 1995, p. 25
2. Thierry Normand : «La droite nationaliste face à la chienlit», article in Le Choc du Mois, dossier « Mai 68 vu de droite», n° 22, mai 2008, Paris, p. 32
3. Idem p. 24
4. Idem p. 25
5. Op. Cit. Thierry Normand : «La droite nationaliste face à la chienlit»... p. 35
6. Les brigades noires – L'extrême droite en France et en Belgique francophone de 1945 à nos jours, Serge Dumont, éditions Evo, Berchem (Anvers), 1983, p. 112
7. idem
8. Les journées de Mai 68 – Les dessous d'une révolution, François Duprat, aux Nouvelles Editions Latines (Nel), 1968, pp. 164 à 175, cité par S.Dumont Op.Cit Les brigades noires
9. Idem
10. Idem
11. Op. Cit. Thierry Normand : «La droite nationaliste face à la chienlit»... p. 35
12. «Les dessous de la manif du 30 mai», entretien avec Charles Pasqua, in Le Choc du Mois, dossier « Mai 68 vu de droite», n° 22, mai 2008, Paris, p. 41
13. Alain de Benoist, interview croisée avec l'écrivain Jean-Edern Hallier, in Figaro-Dimanche, mai 1978. Republiée dans le livre Les idées à l'endroit d'Alain de Benoist, éditions Libres-Hallier, paris, 1978, p. 289.
14. La pensée anti-68 – Essai sur les origines d'une restauration intellectuelle de Serge Audier, éditions La Découverte, Paris, 2008, 400 p.
15. Interview de Pierre-André Taguieff reprise dans son ouvrage Sur la Nouvelle droite, éditions Descartes & Cie, Paris, 1994, p. 10
16. Bernard Antony : «Trente ans après mai 1968...», article in Polémique-Hebdo, n° 115, 22 janvier 1998, Bruxelles, p. 4
17. Introduction au dossier « Trotski et le trotskisme» de La Nouvelle Revue d'Histoire-NRH, n° 34, janvier-février 2008, Paris, p. 37
18. Jérôme Bourbon : «Quarante ans après Mai-68 : Sommes-nous ''tous des Juifs allemands'' ?», article in Rivarol, n° 2856, 2 mai 2008, Paris, p. 3
19. Op. Cit. Les journées de Mai 68 – Les dessous d'une révolution, François Duprat...

© RésistanceS – web-journal de l'Observatoire belge de l'extrême droite – www.resistances.be – info@resistances.be – Article mis en ligne le 19 mai 2008 – 22 h 48.

 


Origine : affiche d'Occident, mouvement français d'extrême droite de jadis anti-Mai 68. Adaptation: RésistanceS – 19 mai 2008.


A l'occasion de son quarantième anniversaire, Mai 68 est fêté, réactualisé, recontextualisé... L'attrait pour cette révolution de la jeunesse occidentale est toujours vivace de nos jours. La remise en cause du système (capitaliste, libéral, social-démocrate...) est redynamisée, mis au gout du jour. De nouvelles générations militantes se revendiquent des insurgés de l'année 1968.

Aujourd'hui, leurs slogans contre l'autoritarisme, le conservatisme, l'ultradroite, le nationalisme raciste... reprennent une certaine jeunesse. Pour sa part, les adeptes de l'Ordre nouveau, l'extrême droite parlementaire ou radicale, restent ringards et toujours complexés d'avoir été, jadis, les nervis du pouvoir et de la «société bourgeoise»...


Au sommaire de ce dossier de RésistanceS.be

Mai 68 : l'inhibition de l'extrême droite

Les anti-68 de la droite dure belge

L'extrême droite bientôt battue par la gauche rebelle

La gauche radicale, nouvelle force politique d’opposition ?

Le national-socialisme contre le socialisme


RésistanceS en librairie

Le web-journal de l'Observatoire de l'extrême droite, RésistanceS, a collaboré au numéro spécial Mai 68 du Journal du Mardi (JDM).

Ce numéro exceptionnel du JDM est en vente depuis le 6 mai dernier et jusqu’au 2 juin 2008 dans les meilleures librairies du pays.


La dernière enquête de RésistanceS




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Avec en communication : « 28 mai 2008 »


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