RésistanceS 07-02-2009

L'article ci-dessous a été publié une première fois dans Le Journal du Mardi du mois de janvier 2009. Le JDM est un périodique belge paraissant – pour le moment - à un rythme mensuel. Il est vendu dans toutes les librairies de Belgique. Cet article a été écrit à la fin du mois de décembre 2008, soit au tout début de l'agression militaire meurtrière isréalienne contre le territoire palestinien de Gaza et une nouvelle importation du conflit israélo-palestinien en Belgique.


Polémique autour de deux livres


Antisémitisme, deux approches antagonistes


Les Juifs sont à nouveaux la cible d'actes antisémites. Ce racisme n'est pas mort. Mais est-il plus important que celui qui s'attaque aux immigrés et à leurs enfants ? Les Belges juifs doivent-ils s'inquiéter ? L'antisionisme est-il un nouvel antisémitisme ? Les polémiques se multiplient à ce sujet. La sortie récente de deux livres sur l'antisémitisme le démontre une fois de plus. L’un se rapporte à une approche subjective, l’autre rationnelle.

Manuel Abramowicz

 


Le livre de la députée belge Viviane Teitelbaum et celui du sociologue français Michel Wieviorka traitent un sujet identique. Leur analyse et conclusions sont cependantes très différentes.


L'antisémitisme existe toujours. Tel est le constat qui peut être fait lorsque l'on observe l'actualité. Récemment encore, c'est la télévision publique flamande qui dérapait, une nouvelle fois, avec la diffusion d'un sketch sensé être humoristique. Il était digne de ceux du «comique» français Dieudonné : de mauvais goût et frôlant l'antisémitisme nazi d'antan. Pendant ce temps, dans certains établissements scolaires, il n'est plus possible de faire référence au génocide des Juifs. Des synagogues et des cimetières israélites sont les cibles de la haine antisémite. Des Juifs religieux peuvent se faire agresser de façon violente en rue, comme cela s'est déjà produit à Paris, Bruxelles ou Anvers.


Racisme anti-Juifs
L'attaque militaire massive de l'armée israélienne contre le territoire palestinien de Gaza (plus de 400 tués à cette date), entamée fin décembre, a donné lieu à des réactions violentes à l'encontre de «cibles juives» ici en Europe, comme ce fut le cas au début de la deuxième Intifada palestinienne en 2000. Signe avant-coureur : le 29 décembre dernier, un cocktail Molotov est lancé contre la synagogue de Charleroi. D'autres actes anti-Juifs auront ensuite encore lieu, à Bruxelles, Anvers et de nouvelles fois à Charleroi. Face à ce constat, les organisations de la communauté juive s'inquiètent, d'un retour de l'antisémitisme.

Le racisme à l'égard des Juifs et la judéophobie sont toujours d'actualité. Tout le monde en convient. Cependant, l'antisémitisme se trouve au coeur d'une polémique, suscitant de nombreux débats passionnés, parfois même fanatiques. S'agit-il vraiment d'antisémitisme ? Quelles en sont les raisons ? Est-il différent de celui des nazis ? Qui sont ses responsables ? L'antisionisme est-il une forme d'antisémitisme ? C'est à toutes ces questions que tentent de répondre plusieurs auteurs d'ouvrages consacrés au sujet. L'approche de ceux-ci bifurque parfois dans deux directions. L'une est politique, voire propagandiste, donc subjective. L'autre se base sur des études sociologiques de terrain. Cette dernière est de nature rationnelle. Deux récents livres illustrent ces approches antagonistes. Ils ont été écrits juste avant le déclenchement de l'attaque israélienne contre Gaza.

Manifestation pro-palestinienne, le 11 janvier dernier dans les rues de Bruxelles. L'Etat israélien est considéré par certains comme celui des «nouveaux nazis». Pendant ce temp, d'autres dénoncent les «nazislamistes». Contre la guerre : la nazification ? © Photo RésistanceS.


Approche subjective
Viviane Teitelbaum, dans son dernier livre, «Salomon, vous êtes Juif ? L'antisémitisme en Belgique du Moyen-Âge à Internet» (éditions Luc Pire, novembre 2008), aborde ce fléau, sur 254 pages, sur un mode alarmiste. Députée régionale bruxelloise libérale du Mouvement réformateur, elle propose l'hypothèse de départ suivante : «les actes agressifs ou blessants à l'égard des Juifs sont en recrudescence». Pour elle, l'antisémitisme est une «maladie». Selon elle : «cette maladie s'attaque d'abord aux organes faibles, elle se propage ensuite dans les autres parties du corps social qui, finalement, est entièrement touché».

Son livre est un réquisitoire contre ceux qui «occultent» et «excusent» carrément le «néo-antisémitisme», celui trouvant un fief chez les populations immigrées arabo-musulmanes. Pour elle, c'est l'exportation en Belgique du conflit israélo-palestinien qui est à la source des actuels actes anti-Juifs. Viviane Teitelbaum passe en revue - sur de très nombreuses pages - les différentes initiatives propalestiniennes organisées ces dernières années en Belgique, comme si celles-ci suscitaient l'antisémitisme de certains. La preuve est donc faite : «la ligne qui sépare l'antisionisme de l'antisémitisme s'avère désormais fragile». Certes, tous les antisionistes ne sont pas des antisémites, cependant beaucoup semblent l'être pour Teitelbaum. Et leurs complices directs se retrouvent dans tous les partis politiques, de l'extrême gauche aux sociaux-chrétiens, en passant par Ecolo et le PS bien entendu. Seule exception : le MR. Comme par hasard. «L'antisionisme, de plus en plus virulent, s'avère très contagieux au sein de la classe politique belge», constate la députée libérale. Qui accuse tous azimuts, mais sans jamais donner de preuves. Ainsi, une parlementaire écologiste aurait tenu, en 2008, des «propos antisémites» lors d'une manifestation à Nivelles dénonçant la Nakba, l'expulsion massive de plus de 700.000 Palestiniens lors de la création d'Israël en 1948. Présent également à Nivelles, l'ancien ministre PS de la Défense, André Flahaut, est pour cette raison égratigné sur plusieurs pages.

Conclusion de Viviane Teitelbaum : le développement de l'antisémitisme pousserait désormais «les survivants de la Shoah et leurs petits-enfants [à] s'interroger sur leur avenir possible en Europe et en particulier en Belgique». La députée propose un état des lieux identique pour la France.


La nazification de l'ennemi est une vieille pratique, comme le montre cette couverture de l'hebdomadaire du Parti communiste de Belgique prochinois, datant du 14 janvier 1966 © Doc. Archives Manuel Abramowicz


Approche rationnelle
Le sociologue français Michel Wieviorka propose lui une analyse toute différente dans «L'antisémitisme est-il de retour ?», un petit ouvrage de 127 pages sorti en septembre dernier chez Larousse. Après avoir analysé les nouvelles formes de l'antisémitisme contemporain, Wieviorka, par ailleurs directeur d'Etudes à l'Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales, arrive à une conclusion bien différente de celle de la députée MR. D'après lui et sur la base de plusieurs études de terrain, les actes anti-Juifs sont en nette diminution. De plus, pour le sociologue, il faut relativiser les explications et les descriptions qui sont faites des «nouveaux acteurs» de cet antisémitisme (les jeunes issus de l'immigration arabo-musulmane par exemple). Il conteste aussi les chiffres et les autres données permettant d'affirmer que ce mal de société est en forte hausse. Le sociologue pose alors cette question polémique : «n'existe-t-il pas une tendance, en particulier dans certains milieux juifs, à verser dans l'excès dès qu'il s'agit d'établir un diagnostic sur l'état de la question?».

S'attaquant à plusieurs stéréotypes (présentant l'extrême gauche – alliée aux islamistes - comme le fer de lance de l’antisémitisme, la généralisation chez les musulmans de l’antisémitisme, son développement dans les communautés immigrées d'Afrique noire...), Michel Wieviorka constate : «l'antisémitisme ne disparaît certes pas du paysage mais il apparaît comme singulièrement moins grave que ce que l'on pourrait croire à la lecture de la presse ou à l'écoute de la télévision».

Michel Wieviorka a aussi dit...

Extrait du livre «L'antisémitisme est-il de retour ?», de Michel Wieviorka, 127 pages, publié en septembre 2008 aux éditions Larousse.


Le terme «antisémite»
«N'est-ce pas offrir aux Juifs un traitement politique particulier que de leur reconnaître une spécificité dans le racisme subi, au point qu'ils peuvent disposer d'un terme qui leur est propre ? Ne peut-on pas dire que même victimes, finalement, les Juifs s'en sortent mieux que d'autres, pour qui n'existe aucun terme, aucun vocabulaire spécifique pour rendre compte de leur malheur ? Et jusqu'où peut-on dissocier les Juifs d'autres groupes dans l'action antiraciste, comme si le combat contre l'antisémitisme devait être séparé des autres, car fondamentalement distinct ?» (p. 20).

Qui sont les auteurs des actes antijuifs ?
«J'ai eu entre les mains plusieurs dizaines de dossiers montrant ques les auteurs de violences antisémites pouvaient être des jeunes ''issus de l'immigration'', certes, ce qui à première vue pourrait alimenter l'hypothèse d'un antisémitisme arabe, ou musulman, mais en réalité déracinés, non éduqués, et sous influence plus de l'alcool que d'un iman et d'une quelconque prise en charge idéologique» (pp. 29-30).

L'extrême gauche, antisémite ?
«S'il existe à la base chez certains sympathisants d'extrême gauche des affects antisémites, et même si l'antisionisme s'y pervertit parfois en antisémitisme, il n'y a là aucun phénomène massif. Dans les universités, par exemple, qui sont traditionnellement un espace de militantisme politique radical, le thème ne fait guère recette. Ne faisons pas de l'extrême gauche le vecteur majeur d'un nouvel antisémitisme» (p. 80).



Etoile de David et marteau et la faucille contre la France. Dessin paru, en novembre 2004, dans l'hebdomadaire français Rivarol : l'antisémitisme et l'anticommunisme traditionnels sont toujours de nos jours au programme de l'extrême droite - Doc. Archives RésistanceS.be


Positions non-conformistes
Le constat et les conclusions de Michel Wieviorka ne plairont certainement pas à ceux qui cultivent, exagèrent et transforment, à des fins politiques, les délits antisémites en les associant à l’antisionisme. Avec l'objectif de pénaliser sur le plan moral et de diaboliser sur la place publique ceux qui critiquent Israël et dénoncent ses crimes répétés contre le peuple palestinien. La dédramatisation de la persistance de l'antisémitisme dans la société est également portée par des personnalités de la communauté juive.

En France, ce fut le cas de Théo Klein, président de 1983 à 1989 du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF). En Belgique, Philippe Markiewicz, l'ancien président du CCOJB, prend également des positions non-conformistes lorsqu'il s'agit d'expliquer l'antisémitisme (voir son interview dans ce même dossier de RésistanceS.be). C'est également le cas de David Susskind, l'un des leaders les plus charismatiques des Juifs belges, et de l'Union des progressistes juifs de Belgique, une organisation issue de la Résistance juive antinazie, laïque, de gauche et nonsioniste.

Manuel Abramowicz


Cet article a été publié une première fois dans Le Journal du Mardi du mois de janvier 2009. Le JDM est un périodique belge paraissant – pour le moment - à un rythme mensuel. Il est vendu dans toutes les librairies de Belgique. Cet article a été écrit à la fin du mois de décembre 2008, soit au tout début de l'agression militaire meurtrière isréalienne contre le territoire palestinien de Gaza et une nouvelle importation en B du conflit israélo-paléstinien.


© RésistanceS – web-journal de l'Observatoire belge de l'extrême droite – www.resistances.be – info@resistances.be – Article mis en ligne le 7 février 2009.

 

 

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Pour plus d'infos encore, consultez la rubrique de RésistanceS.be


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