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Réflexion

Attention,
l’extrême droite vous manipule !

Force est de constater que la diabolisation des Fronts divers et autres Blok ne sert pas la cause du mouvement de résistance au totalitarisme. Pour sortir de son ghetto politique, l'extrême droite provoque et adopte un pseudo discours révolutionnaire. Et ainsi, installe son piège. Les procès, l'antifascisme primaire, les vieux partis traditionnels qui s'affublent à outrance du label « partis démocratiques » et le manichéisme imbécile permettent aussi au fascisme nouveau de s'ancrer dans le paysage politique. Des stratégies antifascistes adaptées, sans langue de bois, populaires et intelligentes doivent donc impérativement accoucher. Il est moins deux pour agir.

Depuis l’arrivée sur la scène politique du Front national de Jean-Marie Le Pen, il y a plus de treize ans, les initiatives antifascistes se sont multipliées pour s’opposer à la bête immonde. Objectif : freiner l’ascension politique de l’extrême droite. Méthode : la dénoncer par tous les moyens comme étant un danger pour notre démocratie lors de contre-manifestations. Ces dernières sont l’apanage des fronts antifascistes. C’est souvent sous le coup de l’émotion que très vite une réaction s’organise sans que les objectifs soient clairement définis.

D'abord, visons les craintifs et les mous
Pour notre part, nous pensons que les contre-manifestations doivent uniquement s’adresser aux « fascistes ». Il faut faire comprendre à ces derniers qu’une résistance existe; que des femmes et des hommes répondent présents pour leur faire barrage. Nous savons fort bien que ces actions ont un impact direct sur le moral d’une partie des sympathisants ou des indécis. Suite à la présence des antifascistes, certains hésitent à participer à des réunions publiques... Les harcèlements démocratiques (1) alimentent les phobies paranoïaques de l’extrême droite. Les militants de cette dernière sont généralement socio-psychologiquement déstabilisés. Ce sont des « êtres » craintifs. Ce type d’actions les perturbe profondément, mais elles renforcent l’esprit combatif des plus fanatiques d’entre eux. Paradoxalement, ces actions servent souvent l’extrême droite...

Des contre-manifs…
Des contre-manifs au service de l’extrême droite ? Cette question peut paraître provocatrice. Cependant, divers faits précis nous incitent à la poser. Exemple : en mars dernier, une minuscule dissidence néorexiste d'Agir apparue en 1995, Ref, lance une publication de propagande du nom de REFractaire. Le ton est volontairement outrancier : on y parle de race blanche, de nègre, du complot mondialiste… Envoyé à un large public et de manière préméditée aux organisations démocratiques, les réactions ne se sont pas fait attendre. La Ligue des Droits de l’Homme déposa plainte (son action sera par la suite suivie par d’autres). Ref annonçait également dans son journal l’organisation d’une soirée de camaraderie prévue à la veille de l’anniversaire de naissance d’Adolf Hitler. Une manifestation fut organisée par plus de trente organisations et partis politiques. La mobilisation fut générale. Son objectif était de dénoncer les festivités germanophiles de ce groupuscule néorexiste. Résultat ? L’action antifasciste contre Ref permit à celui-ci de bénéficier d’une couverture médiatique ! Et ainsi de sortir de l’ombre. De son ghetto...

… et la justice au service de l’extrême droite ?
Hubert Defourny (le Chef du Mouvement Ref) avait en effet pour unique but que l’on parle de lui… et de n’importe quelle façon. Jusqu’alors son groupuscule était inconnu à Liège. Agir était toujours à ce moment-là le « parti de référence » du nationalisme démagogique et populiste. Une des principales recettes en marketing est la visibilité du « produit », de son nom ou de son logo. Ref et les autres groupements néofascistes n’ont pas trente deux solutions pour que l’on parle d’eux. Dès lors, ils créent des scandales, provoques les démocrates afin de se faire poursuivre devant les tribunaux et portent également plainte dans l’unique but de transformer les palais de justice en podium politique.

C’est pourquoi, Hubert Defourny planifia — sans doute avec les conseils de ses Kamarades ou par la lecture d’ouvrages bien particuliers — de manière « publicitaire » ou comme un bon joueur d’échecs les réactions à ses provocations. La technique utilisée par Defourny et Cie. est explicitement détaillée dans le livre de Goebbels Mon combat pour Berlin (voir notre article de la page 20). Il faut savoir que l’extrême droite met sur pied des stratégies extrêmement bien hiérarchisées. Elle se livre à un travail de longue haleine qui peut même récupérer les initiatives s’opposant théoriquement à elle.

Lors de la campagne pour les élections européennes de 1984, Jean-Marie Le Pen est au zénith des médias. Ses meetings sont perturbés par des contre-manifestations qui en font la publicité et la télé qui relaie les incidents (...). Ce parfum de scandale alimente une dynamique, note Lorrain de Saint-Affrique, l’ancien expert en communication du chef frontiste dans son livre-entretien récemment publié (2). Plus loin, il informe que la communication se fait par les contre-manifestations plus que par les affiches. D’ailleurs, dans un des tracts de Ref diffusé en 1996, il était mentionné en exergue cette petite phrase pleine de sens : Beaucoup d’ennemis, beaucoup d’honneur !.

Les discours révolutionnaires… séduisent
Quant au contenu du discours contre l’extrêmes droite, il se borne à la dénoncer comme étant l’héritière directs du nazisme ou du fascisme. Malheureusement, force est de constater que cela ne permet pas de freiner son ascension politique. De plus, c’est une arme à double tranchant. La diabolisation séduit (voir à ce sujet notre encadré en page 20). L’évolution de notre société a engendré de nouveaux dissidents. Révoltés par les injustices sociales et captivés par de pseudo slogans révolutionnaires, certains de ceux-ci rejoignent aveuglément les rangs de l’extrême droite. Pour un révolté sans idéal, ce qui compte ce n’est pas le fond du discours mais sa forme. Pour une personne se sentant exclue de la société, tout est souvent bon à prendre pour se faire remarquer. Au début du mouvement punk, uniquement par provocation, des croix gammées étaient arborées.

Dans l’ex-Allemagne de l’est, en Russie... beaucoup de jeunes bannis du système s’engagent dans les groupes néonazis qui sont les seuls à être présents sur le terrain, à l’exception de quelques organisations d’extrême gauche. La haine du régime les unit dans des actions concrètes ; des actions collectives loin du train-train quotidien que leur réserve leur situation sociale. Dans son livre Des taupes dans l’extrême droite consacré au groupe néonazi belge WNP, le journaliste René Haquin avait déjà remarqué que ce qui a dû fasciner les plus jeunes, tant du Front de la jeunesse que plus tard au Westland new post, c’est le besoin de violence. Besoin de s’affirmer dans une société à l’abandon, sans chef, sans discours. Besoin de retrouver une fraternité, un coude à coude. Les initiateurs du WNP le savaient bien, et ce n’est pas par hasard, ce n’est pas par simple nostalgie qu’ils copièrent, pour le proposer aux autres, le système himmlérien. Ils le firent avec d’autant plus d’efficacité que le Front de la jeunesse et le Vlaamse militanten orde, qui incarnaient ces « vertus », se remettaient mal de leurs procès respectifs. Il n’est dès lors guère étonnant de retrouver des militants du WNP dans d’autres groupes de jeunes, eux aussi, à la recherche d’une identité, eux aussi violents. Le livre du journaliste René Haquin fut publié en 1985.

Il est vrai que lorsque que l’on adhère à un parti extrémiste, à une bande de skins ou à une secte quelconque, on a l’impression de faire partie d’une famille. On est pris en main. Et ici, tous les discours moralistes ne servent à rien… Comme disait le dramaturge Bertolt Brecht : D’abord la bouffe et ensuite la morale. Un habitant socialement et politiquement pauvre d’un quartier laissé à l’abandon par le pouvoir et victime d’une atmosphère insécurisante n’a qu’un seul souhait : mieux vivre et vivre en paix. Il se fout de la couleur des uniformes policiers ou si c’est la droite ou la gauche qui pourront mettre fin à son calvaire.

Il faut une bonne fois pour toute cesser de penser que l’ensemble de la population agit de manière cartésienne, de façon idéologique... Les choses sur le terrain sont beaucoup plus complexes que cela...

Que faire ?
A RésistanceS, depuis le début, nous pensons que les contre-manifestations ne sont uniquement utiles que dans quelques cas bien précis. Elles doivent être limitées, sélectionnées et parfaitement bien organisées. Quant le Blok manifeste pour la Fête du travail à Vilvoorde, et commet de cette façon une véritable profanation, il faut bien entendu lui faire barrage pour l'empêcher de défiler. Mais pas neuf heures plus tard, comme ce fut le cas lors de la manif de protestation appelée par la direction nationale de la FGTB-ABVV... Il faut être présent au moment même !

En France, le mouvement antifasciste organise brillamment et popularise les actions contre les nouveaux collabos, c'est-à-dire Charles Millon et les autres membres de la particratie qui se sont alliés par opportunisme aux frontistes au moment des dernières régionales. A part dans ces cas précis, les contre-manifs ne sont pas nécessaires.

Cela ne sert à rien pour un mouvement de résistance de mobiliser son avant et arrière banc dès qu’un quelconque parti d’extrême droite se réunit pour une réunion locale dans une arrière-salle d’un café inconnu de l’ensemble de la population. Plus qu'autre chose, une contre-manif amplifiera cette réunion. Elle lui servira de tremplin publicitaire. Elle lui apportera même une couverture médiatique démesurée. Alors que faire ?

En route vers de nouvelles stratégies
Comme tout militant social ou politique, les antifascistes doivent penser ! Penser avant d'agir. Il est impératif, lorsque l'extrême droite annonce une manifestation ou une réunion d'analyser le contexte, le déroulement et l'objectif de celle-ci afin de planifier la riposte la plus opportune. Par exemple, un simple toutes-boîtes diffusé uniquement dans le quartier où une réunion confidentielle doit avoir lieu suffit. Bien entendu, il faut l’adapter en fonction du lieu où l’on se trouve.

Par exemple, à Liège, dénonçons auprès d’un large public Ref et la Fédération FN-Agir comme étant des traîtres au peuple wallon. En effet, ils sont les alliés du Vlaams Blok pour qui les Wallons sont après les étrangers arabo-musulmans les deuxièmes boucs émissaires.

La dénonciation de l’extrême droite comme étant l’héritière du nazisme est une nécessité. Toutefois, elle n’est pas suffisante. C’est l’ensemble de son programme qui doit être démonté : son sexisme, ses revendications antisociales, sa volonté d’embrigader la jeunesse, son exploitation de l’insécurité et ses actuelles pratiques douteuses et dictatoriales lorsqu’elle est au pouvoir (voir les villes contrôlées par le FN en France). Montrons aux couches de la population séduites par les slogans démagogiques, les aberrations et les contradictions des néofascistes. Il faut être direct, simple (sans être simpliste), ne pas diaboliser de façon manichéenne (il y a les mauvais : les partis d’extrême droite, et les bons : les démocrates) et sans longs discours, mettre à sac le fonds de commerce de l’extrême droite.

Il faut dire aux habitants des quartiers votant pour l’extrême droite : l’extrême droite vous ment. Elle vous manipule. Elle se fout de vous. L’extrême droite est antisociale. Ses dirigeants sont des démagogues, des escrocs politiques et des arrivistes, etc.

Expliquons aussi aux électeurs que loin des préoccupations sociales dont ils font mine de se targuer, une fois élus, les représentants de partis d’extrême droite n’hésitent pas à trahir leur programme électoral en votant les lois les plus ultra-libérales.

Les villes frontistes au service de l'antifascisme !
Nous devons, malheureusement pour les habitants qui y habitent, exploiter la « vie de tous les jours » dans les quatre villes FN du sud de la France (Marignane, Orange, Toulon et Vitrolles). Ces laboratoires frontistes, nous montre également ce qu'est le système totalitaire. Cela faisait plus de cinquante ans que ce type d'exemple était devenu désuet. Aujourd'hui, l'extrême droite nous donne l’occasion de les dénoncer sur ses actes politiques, sur le développement concret de son programme. La gestion antisociale, les méthodes dictatoriales, le fichage politique, la préférence nationale, la préférence politique à l'embauche, le clientélisme généralisé, l'imposition du politiquement correct ou la pensée unique frontiste et même les pots de vin perçus par des maires du Front sont nos nouvelles minutions. Parce que la vie dans une ville fasciste est un enfer quotidien pour l'ensemble de ceux qui ne sont pas des adhérents idolâtres du Chef tout puissant, ici en l’occurrence le maire. Il faut organiser des rencontres avec des Vitrollais ou des Toulonnais. Il faut aller les soutenir et leur demander de venir parler de leur ville dans les quartiers où l'extrême droite fait de bon scores : dans les Marolles (à Bruxelles), à Borgerhout (à Anvers) ou encore à Droixhe (à Liège).

Résistances citoyennes
Il est impératif de casser leur force électorale. D’apporter le doute. De faire naître des oppositions internes. D’agir en « agent déstabilisateur » tout en restant rationnel. Il faut cerner les concentrations de votes FN et Blok. Commune par commune, quartier par quartier, rue par rue, nous devons être sur le terrain ! Partout où l’extrême droite se présente, il faut distribuer des milliers de toutes-boîtes. Il faut intervenir publiquement. Susciter des débats au sein des comités de quartier, sur les marchés ou encore dans les réunions de parents. Il faut dynamiser les résistances citoyennes.

Mais, l’antifascisme ne reste qu’un des éléments de la lutte qui sera culturelle et politique. Contre l’extrême droite, seul un véritable programme idéologique se traduisant par des actions concrètes pourra casser sa progression.

Depuis vingt ans, ce sont d’abord les inégalités sociales, les ravages du néolibéralisme, l’étouffement du débat démocratique, les faux-semblants, les connivences, le consensus, la corruption et les prébendes qui ont « fait le jeu du Front national ». Celui-ci ne reculera pas si les brasiers qui ont alimenté son expansion continuent de s’étendre, notait en mai dernier Serge Halimi dans Le Monde diplomatique. Il est encore temps d’agir intelligemment l

Par Manuel ABRAMOWICZ, HAIJME et Jorge ROZADA

Notes

(1) Nom donné par nos camarades antifascistes d’outre-Quiévrain aux manifestations anti-FN.

(2) Dans l’ombre de Le Pen, Lorrain de Saint-Affrique et Jean-Gabriel Fredet, Hachette, 1998, page 31.

[Extrait du dossier de RésistanceS – n° 4 – Automne 1998 – Dossier antifascisme]