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Chili 1973-2003 : un autre 11 septembre

Pinochet ou la banalisation chilienne du mal

La carrière médiatique internationale d’Augusto Pinochet Ugarte a, fort malheureusement, pris fin le 3 mars 2000 alors que ce dernier s’envolait, libre, de Londres vers Santiago du Chili. Fort malheureusement, car des millions de chiliens, tournés vers la capitale anglaise et relayés sur place par des exilés et réfugiés politiques chiliens et autres défenseurs des droits de l’Homme, auraient volontiers parcouru les titres de la presse européenne et mondiale plus tard avec, en une, « L’ancien dictateur chilien sera enfin jugé ! ».

Mais il n’en fut rien et il n’en sera rien.
Après une série d’imbroglios politico-judiciaires de deux ans, Pinochet fut relâché par la justice anglaise suite à une décision de la Chambre des Lords, la plus haute instance juridique. Il échappait ainsi à son heure de vérité. Ses partisans les plus fervents réclamèrent sa libération pure et simple dès son arrestation dans un hôpital londonien le 16 octobre 1998. Les familles et amis des quelques milliers de disparus se divisèrent sur le besoin que justice soit rendue au Chili, là où les exactions avaient été commises, et sur la volonté d’en faire l’exemple universel de la fin de l’impunité pour tous les dictateurs de par le monde, qu’ils soient en fonction ou à la « retraite ».

Double jeu
« Le Chili est le théâtre d’une âpre lutte idéologique. Mais notre tradition démocratique permet de penser que nous n’arriverons pas à de tels extrêmes, en raison du désastre qu’un tel affrontement provoquerait dans tous les domaines »(1).

L’auteur de cette déclaration réconfortante faite quelques mois avant le coup d’Etat n’est autre que le général Augusto Pinochet. Le même, qui, jouant sur deux tableaux d’une manière digne des leaders les plus machiavéliques du 20ième siècle, fut admis dans le cercle très fermé des confidents de Salvador Allende alors que ce dernier, mis au courant d’un soulèvement imminent contre son gouvernement, s’efforçait de composer avec l’opposition politique et l’armée, le tout dans un souci de rester en accord avec la légalité. Adroit, Pinochet s’opposa au soulèvement de l’aviation et de la marine en août 1973 et fut chargé des ajustements de la stratégie anti-putsch par le gouvernement en place. Récompense ultime et erreur suprême, il fut nommé commandant en chef de l’armée de terre par l’homme qu’il allait trahir à peine un mois plus tard.

Une irrésistible ascension
Né en 1915 à Valparaiso au sein d’une famille de classe moyenne, Pinochet est un élève puis un étudiant médiocre, très peu politisé, quoique non sans passions, notamment pour l’église catholique et l’armée. A 17 ans, après avoir été expulsé d’un établissement scolaire pour mauvaise conduite, il rejoint l’armée comme jeune officier. A 27 ans, il épouse Lucia Hiriart, qui lui donnera cinq enfants. Il passera les quarante prochaines années de sa vie à gravir les échelons de la hiérarchie militaire. Dans les années ’70, la carrière de Pinochet dépasse enfin les missions locales. Chef de garnison de Santiago en 1971, il est propulsé commandant en chef de l’armée de terre en 1973. Son ascension fut lente mais solide et discrète puisque son apolitisme lui permit de gagner la confiance du président socialiste. Un mois après avoir pris ses nouvelles fonctions, Augusto Pinochet allait rejoindre une junte composée de quatre hommes. Mais, à la veille du 11 septembre, il endosse le contrôle total du groupe, préférant gérer seul la suite des événements.

La droite chilienne se félicitera de la chute du gouvernement Allende, mais, très vite, certains déchantèrent. Durant les 17 années qui suivirent, le Chili vécu paralysé sous un état de siège quasi permanent. Pinochet s’auto-promulgua président en 1974, abolit le congrès, les partis politiques, la liberté d’expression et les syndicats et fut complice de la disparition de milliers de Chiliens dans des conditions atroces.

30 années de souffrance et de questions
Aujourd’hui encore, les zélateurs de la première heure se refusent à condamner les horreurs commises sous le mandat de Pinochet, au nom du « miracle économique » qui fit du Chili un exemple de stabilité en Amérique du Sud, ignorant les moyens utilisés pour y arriver. Loin de le plébisciter, 53% de la population chilienne dira « non », en 1988, à son intention de rester au pouvoir une décennie de plus. Il cèdera la place en 1990, tout en restant à la tête de l’armée.

Peu visible par la suite, Pinochet quitte le commandement de l’armée en 1998 pour devenir sénateur à vie, comme l'y autorise la Constitution adoptée sous son régime. Il sera interpellé à Londres suite à la demande du juge espagnol Baltasar Garzon, qui souhaite le juger en Espagne pour des crimes commis pendant la dictature. Mais les autorités britanniques, évoquant un faible état de santé physique et mental, n’acceptent pas son extradition et le renvoient vers Santiago. En août 2000, l’immunité parlementaire de Pinochet est levée. Les plaintes déposées contre lui s’accumulent au Chili et ailleurs, suite à quoi il est inculpé plusieurs fois sans toutefois être jugé. Sa santé, dont le mauvais état a probablement été exagéré, ne s’améliore certainement pas avec les années et lui procure une protection dont la solidité va croissante.
Bien qu’il est très peu probable qu’un procès en bonne et due forme ait jamais lieu, Augusto Pinochet ne terminera pas ses jours la conscience tranquille,même si certains s’efforcent encore de le faire passer pour le vieux sauveur de la nation chilienne doublé d’une figure de grand-père gâteau. Son inculpation, vingt-cinq ans après le coup d’Etat, a replacé le Chili sous les feux de l’actualité. Le pays est quant à lui toujours embourbé dans une profonde crise d’identité, née il y a trente ans à l’aube d’un certain 11 septembre, pour cause de démocratie suicidée.

Ann-Eve FILLENBAUM
© asbl RésistanceS – Bruxelles – septembre 2003

Notes :
(1) Augusto PINOCHET dans un communiqué adressé à une agence de presse chilienne en juillet 1973.

Sources :
Duhamel Olivier, Chili ou la tentative: Révolution / Légalité, Gallimard, Paris, 1974

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Sommaire

Pourquoi ce dossier ?

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