[HOME] [INFO]

 

Dans les coulisses de la politique belge

Le rôle du CVP
dans la réhabilitation des anciens collabos

Dans le texte que nous publions, ci-dessous, extrait du livre de Hans Depraeter et Jenny Dierickx, "La Guerre froide en Belgique" (1), le rôle politique que joua très vite une partie du CVP (parti social-chrétien flamand) pour amnistier certains collaborateurs est rappelé. Les inciviques étaient, alors, utiles dans la lutte anticommuniste et dans la reconstruction du paysage politique belge.

Dès la Libération, la répression se fit jour. Ce qui n'était évidemment pas du goût de tous. Le parti catholique était d’avis que les anciens collabos, considérés comme des éléments de valeur, devaient être utilisés dans le cadre de la nouvelle priorité : la lutte contre la menace communiste. Le quotidien de la droite catholique « De Standaard », qui était partisan de cette politique, écrivait en 1948 : « Le premier et plus important remède au communisme est et doit être : la liquidation de la répression. La liquidation est un moyen positif : elle permet de renforcer nos forces anti-communistes de dizaines de milliers d’éléments de valeur » (2).

Le résultat fut une violente campagne en vue de la réhabilitation des collaborateurs. C'était surtout l'aile droite du CVP qui en était l'instigatrice. Pour elle, seule une droite forte pouvait former un bloc face à la présence communiste dans notre pays. Aux élections de 1949, le parti catholique flamand obtint une majorité absolue au Sénat. Ce succès était dû en partie à sa campagne pour la libération de quelques collaborateurs notoires. De plus sa liste électorale était truffée d'un certain nombre de grands noms de la collaboration. Le premier était Victor Leemans. Secrétaire général du ministère des Affaires étrangères pendant l’occupation, il fut arrêté en 1944. Mais son dossier judiciaire fut classé trois ans plus tard. A côté de lui se trouvait Jos Custers. Cet ancien membre du parti d’extrême droite VNV fut nommé au poste de commissaire général à la Reconstruction, après la Libération. Enfin, il y avait Emile de Winter, le responsable pendant la guerre du ravitaillement au ministère de l'Agriculture et de l'Approvisionnement (3).

Le gouvernement lui-même entreprit plusieurs démarches en vue de l'affaiblissement de la répression. C’est Paul Struye, alors ministre de la Justice dans le gouvernement Spaak, de mars 1947 à novembre 1948, qui prit la première mesure afin d’affaiblir la répression des collabos. Le 14 juin 1948, il proposa une loi sur l'épuration concernant le civisme. D'après cette loi, les droits politiques et civils de collaborateurs ayant encouru une peine autre que criminelle pouvaient être réaccordés. Ce même ministre provoqua encore un mouvement de protestation parmi la population lorsqu’il accorda, vers la fin de l’année 1948, la grâce à deux rexistes condamnés à mort dans le Borinage. Suite aux interpellations de parlementaires socialistes, libéraux et communistes, Paul Struye remit sa démission.

Cinq ans plus tard, un autre ministre, Jean Pholien, dut lui aussi démissionner après avoir gracié Adriaan Van Coppenolle. Condamné à mort en 1948, ce dernier avait dirigé la gendarmerie pendant l’Occupation en la structurant sous le modèle d’organisation nazie.

A cette époque, pour la droite, les communistes belges étaient les responsables de la sévérité de la répression. Ils étaient représentés comme des « buveurs de sang ». Pourtant, dans sa revendication pour que l’on condamne ceux qui avaient collaboré, le Parti communiste se référait strictement au code pénal. Mais il se rendit vite compte que la répression laissait toutefois à désirer. Les autorités étaient beaucoup trop dures envers les responsables de délits mineurs et trop laxistes envers les plus grands collaborateurs. Surtout ceux qui avaient été actifs dans l’administration de guerre et le monde économique.

Hans DEPRAETER et Jenny DIERICKX
Article publié dans la revue Résistances en 2000

Notes :
(1) "La Guerre froide en Belgique", traduit du néerlandais, fut édité en 1986 aux éditions Epo. Il constitue la version littéraire du mémoire en criminologie de Hans Depraetere et Jenny Dierickx, à l’Université catholique de Louvain (KU Leuven).
(2) "De Standaard", mars 1948.
(3) Jan Capelle, e.a. "De zwarte schaduw voor de Vlaamse burgerij", Epo, 1981, page 75.

Note de RésistanceS : le " parti catholique flamand "
dont il est fait mention dans ce texte désigne la branche flamande de la formation catholique belge alors unifiée au niveau national, et qui le restera jusque dans les années soixante.

A lire dans la revue "RésistanceS" (n° 4, automne 1998, p. 4) : "Suykerbuyk, n'est pas le premier", un article à propos du décret du député CVP Herman Suykerbuyk visant à la réhabilitation des anciens collabos.