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Extrême droite et médias : avec ou sans décodeur ?

Le Choc, la Chute
et les Casseroles

Plusieurs films ou documents récents reviennent sur le phénomène de l’extrême droite, que ce soit dans ses racines historiques avec le nazisme et le film « Der Untergang » (La Chute) ou dans ses aspects actuels, avec des reportages comme le « Vlaamse choc » de Peter Boeckx ou les « Casseroles du FN » de Jean-Claude Defossé. L’occasion de relancer quelques querelles d’écoles, mais aussi de réfléchir au rôle des médias face à un phénomène inquiétant.

Il y a les inconditionnels de l’approche Defossé, avec son militantisme vibrant et son incontestable didactisme. Après un reportage de Defossé, qu’il soit consacré à la « Face cachée du Vlaams Blok » ou aux « Casseroles du Front National », difficile de se voiler plus longtemps la face : la démonstration est éclatante, et le téléspectateur pris par la main d’un bout à l’autre ne peut que se rendre à l’évidence : ces partis-là, ces gens-là, ne sont décidément pas tout à fait comme les autres. Leur passé est entaché de sombres fréquentations jamais reniées, et le fascisme, le rexisme et la collaboration voisinent avec un racisme que personne ne conteste sérieusement.

Certains, au contraire, reprochent à Defossé d’en faire trop, parfois, dans le didactisme, au risque d’agacer le téléspectateur par ce qu’André François désignait dans un débat télévisé récent comme les « trois casseroles de trop ». Ceux-là aimeraient qu’on leur fasse plus confiance, qu’on les laisse penser et tirer leurs conclusions par eux-mêmes, qu’enfin on leur lâche la main.

Ceux-là auront été servis par le «film » de Peter Boeckx, qui se borne, à la manière des légendaires émissions Strip-Tease, à suivre Philip Dewinter pendant les six mois précédant les élections de 2004. Pas le moindre commentaire, pas la moindre mise en perspective, rien. En quelque sorte, un beau cadeau à Dewinter, qui peut ainsi pendant 45 minutes se présenter sous son meilleur jour et lisser encore un peu plus un profil déjà soigneusement étudié pour séduire et rassurer. Et l’on comprend que certains aient pu taxer de complaisance la manière avec laquelle le réalisateur a accepté de se plier ainsi aux règles du jeu énoncées par Dewinter, filmant longuement des scènes de la vie quotidienne et familiale, des conversations avec des électeurs ou de jeunes lycéens d’origine étrangère. De toute évidence, un décodage s’impose.

Des détails qui font tache
Comme dans « Der Untergang », en effet, l’angle d’approche met en lumière l’homme bien plus que le contexte qui a rendu son ascension possible. Pas davantage qu’on n’apprend avec « Der Untergang » ce qui a permis l’accession d’Hitler ou pouvoir ni même en quoi consiste exactement la doctrine national-socialiste, on n’apprend dans « Vlaamse choc » ce que prône le Vlaamse Blok – aujourd’hui Belang – ni quel est le passé nauséabond de nombre de dirigeants du Blok/Belang, à commencer par Dewinter lui-même.

Cependant, si l’image d’Hitler caressant la tête de son chien ou témoignant de l’affection à sa maîtresse ou à sa secrétaire force à se souvenir qu’il fut « aussi » un homme, capable d’émotions donc, et non uniquement ce monstre qu’on aimerait voir pour se rassurer sur nous-mêmes, elle est amplement contrebalancée par d’autres scènes, et l’impression dominante à la fin de la projection est qu’en effet Hitler était un homme dérangé doublé d’un dangereux tyran.

Dans « Vlaamse choc », au contraire, l’image dominante est celle d’un brave père de famille, souriant et affable, redoutablement charismatique certes, mais après tout globalement très « comme il faut ». A mille lieues du néo-nazi dégoulinant sa haine sur fond de croix gammées et de profanations de tombes juives. Et il faut avoir l’œil averti pour distinguer, derrière le propos très policé et l’image très étudiée de Dewinter, les détails qui font tache.

Alors, inutile, voire dangereux, ce « Vlaamse choc » ? Oui, si ce qui y est montré n’est pas recadré, et on ne peut en ce sens que se féliciter de ce que la RTBF ait finalement, après de longues hésitations, choisi de le faire suivre d’un débat permettant cette indispensable contextualisation. Moyennant cela, et les nombreuses prises de position médiatiques qui ne manqueront de suivre la diffusion de pareil document, « Vlaamse choc » reste un reportage intéressant.

Des communicateurs racistes au comptoir
D’abord, parce qu’il montre le présent du Vlaams Blok/Belang. On ne peut éternellement condamner un parti sur base de ses accointances passées, aussi malodorantes soient-elles. Aussi faut-il aussi – pas seulement, bien sûr ! – se préoccuper de ce qu’est ce parti aujourd’hui. Un parti de comptoir, avant tout, d’où la réflexion politique est absente, et à la démagogie omniprésente. Un parti de communicateurs aussi, où les sourires, poignées de mains, pintes de bière et tapes dans le dos remplacent une argumentation inexistante. Un parti de racistes enfin, où les slogans nationalistes se partagent le devant de la scène avec les éructations ayant pour cible des immigrés.

Ensuite et surtout, parce que Philip Dewinter, même dans ces conditions de tournages pour lui optimales, ne peut s’empêcher de livrer quelques indices révélateurs du véritable visage de son parti : un insigne du Voorpost sur une étagère de son bureau, des livres révisionnistes ou collaborationnistes aux stands « amis » lors d’un meeting du VB, l’infinie complaisance de Dewinter à l’égard des injures racistes proférées en sa présence, la proclamation de sa conviction que « notre » modèle culturel est le meilleur, et surtout les allusions à l’Afrique du Sud – dont on boit le vin et chante l’hymne national aux réunions du parti –, qui doivent évidemment être comprises comme une sympathie avérée à l’égard du défunt régime d’apartheid…

Pour toutes ces raisons, « Vlaamse choc » mérite sans doute sa place à côté, mais certainement pas à la place, de reportages plus engagés, au propos plus acerbe et au décodage plus aisé. Même si on pourrait souhaiter qu’à l’instar de ce qui se fait dans un genre tout différent, un bandeau « pour spectateur averti » en dissuade la vision par ceux qui pourraient être bluffés par une lecture au premier degré des propos de ce beau parleur de Dewinter.


Nadia Geerts

© RésistanceS - www.resistances.be – Bruxelles - 9 février 2005