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Itinéraire du propriétaire d’un label électoral en bonne santé

Daniel Féret (au centre) avec deux de ses acolytes frontistes lors d'une manifestation de policier en grève, à Bruxelles, en novembre 1988. Trois ans après la création du Front national.

Le dernier scrutin électoral montre que l’extrême droite francophone vit toujours. Même si son incarnation politique, le Front national, reste une formation embryonnaire, la Wallonie en général et le Hainaut en particulier, ne sont toujours pas vaccinés contre la peste fasciste. Dans le canton de Charleroi, les frontistes ont récolté 12 % des voix. Le docteur Féret, le dépositaire légal du « label FN », vient de s’y refaire élire député, pour la deuxième fois d’affilé. Mais qui est donc le « président-fondateur » de ce Front qui n’est pas prêt de disparaître du paysage politique ? Voici son portrait.

A l’instar, en France, d’un Jean-Marie Le Pen, aujourd’hui, ou d’un Jacques Doriot, hier, la Belgique a aussi connue au cours de son histoire politique plusieurs dirigeants d’extrême droite ayant des vocations tribuniennes. Durant les années de l’entre-deux-guerres, des leaders d’opinion avec fougue animèrent les meetings nationalistes d’antan. Depuis lors, ces « vedettes » charismatiques ont quitté leurs estrades afin d’émigrer vers les plateaux TV. Ils s’y expriment, en Flandre et en France, régulièrement. Du côté francophone, télévisions et radios leur sont interdites. Résultat, peu de personnes connaissent le meneur du « frontisme à la belge », Daniel Féret, le président-fondateur du Front national. En effet, celui-ci n’aura été invité à passer par le petit écran que deux fois : une fois à la RTBF, en 1989, après les élections régionales, une autre fois, en 1995, sur les antennes de RTL, lors d’un historique débat contradictoire avec Gérard Deprez, alors président du Parti social chrétien. Cette absence cathodique n’a pas permis à Féret de bénéficier du même traitement – enviable - que son homologue néerlandophone, Filip Dewinter (le leader principal du Vlaams Blok).

Ce qui n’empêchera pas Féret de se faire élire au Parlement européen (en 1994) et par deux fois au Parlement fédéral (en 1999 et en mai dernier).

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Délégation du FN belge lors d'une manifestation d'agriculteurs, à Bruxelles, en 1991. Le deuxième porteur de pancarte (à droite sur la photo) est Patrick Sessler. Ancien du PFN (groupuscule néonazi des années quatre-vingt), devenu bras-droit de Daniel Féret, il fait aujourd'hui partie de la direction bruxelloise du Vlaams Blok...

Mais qui est donc réellement cet homme politique de l’ombre dont le parti vient, encore une fois de secouer le « cocotier » sur lequel se trouvaient une bonne partie de notre monde politique ?

Peu de gens semblent le connaître ; ni les journalistes ni les hommes politiques. Pourtant deux livres, l’un sorti en 1991, l’autre en 1996, brossent l’itinéraire de ce dirigeant iconoclaste de l’extrême droite belge (1).

Une bio sujette à question
Fils d’un directeur d’une usine communale et d'une receveuse des douanes de nationalité française, Daniel Féret est né durant l’occupation de notre pays par les nazis, le 7 août 1944, à Momignies, une petite commune située aux confins de la Botte de Hainaut. Il suivra ensuite ses premières études dans l'enseignement catholique. En 1961, il quitte le domicile familiale pour se rendre de l’autre côté de la frontière et s’inscrire à la faculté catholique de médecine de Lille. C'est lors de ce séjour lillois que le jeune Féret va goûter pour la première fois à la politique. Il y fréquenta, selon sa bibliographie officielle, un petit mouvement monarchiste d’extrême droite, la Restauration nationale. Cette dernière est alors le nouveau paravent de l'Action française, le mouvement de Charles Maurras, connu au début du XXème siècle pour ses discours nationalistes, xénophobes et antisémites.

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Réunion frontiste dans les années quatre-vingt. Après quelques bières, l'ambiance devient tout d'un coup très nazie... Daniel Féret fréquente ainsi, depuis près de vingt ans, une mouvance d'extrême droite hétéroclite où se mélangent des nationaux-catholiques intégristes, des gourous du néopaganisme antichrétien, des nationaux-libéraux antisociaux et des nostalgiques de la dictature nazie... (photo : Manuel Abramowicz - " Les Rats noirs ", éditions Luc Pire, 1996).

L’étudiant Féret terminera ses études de médecine à l'Université libre de Bruxelles. A l’ULB, au milieu des années soixante, des étudiants d’extrême droite s’activaient sur le campus. Daniel Féret, pour sa part, continuera à militer dans les rangs de Jeune Europe (JE), la principale organisation militante de cette mouvance, qu’il avait connu à Lille. Aujourd’hui, JE reste encore pour beaucoup de nationalistes de droite une référence incontournable, malgré un repositionnement doctrinaire étonnant opéré à la fin des années soixante (2).

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Avant de créer le Front national, son président-député Daniel Féret avait milité dans les rangs libéraux, comme le montre cette affiche pour les élections législatives de 1974.

 

Cependant, le passage de Daniel Féret à JE est démentie par le principal héritier de ce mouvement, Luc Michel, le président-fondateur du Parti communautaire national-européen. Selon ce dernier, cette notice figurant dans la biographie de Féret est fausse : jamais le futur chef de la « droite nationale » belge n’a mis les pieds à JE. Daniel Féret aurait-il modifier son CV militant afin de s’imposer, plus tard, comme le leader de l’extrême droite francophone ? Une chose est sûre : après ses années universitaires, il se consacra uniquement à son plan de carrière.

Féret chez les libéraux
Ce n’est qu’en 1971 que le docteur Féret va s'engager à nouveau en politique, cette fois-ci au sein du Parti pour la liberté et le progrès (PLP, le parti libéral de l’époque). Installé dans la ville de Ath, il sera l’un de ses candidats aux élections législatives de 1974. Face au PS local, alors conduit par un certain Guy Spitaels, son tract électoral sorti à cette occasion arbore le titre suivant : « Echec au socialisme réactionnaire - Pour un libéralisme social ». Plus tard, Féret reconnaîtra s'être engagé au PLP dans le but d’« y défendre les idées nationalistes héritées de Jeune Europe ». Après cette première tentative électorale avortée, Daniel Féret va rester dans la famille libérale en se rapprochant de l’Union démocrate pour le respect du travail (UDRT), une formation ultra-libérale de type « poujadiste », née en 1978, et qui aura, de manière éphémère certes, un certain succès électoral (3).

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Jean-Marie Le Pen à la Une du mensuel des frontistes belges. Féret ne sera jamais « le Le Pen belge »…

Après l’échec de l’UDRT et les premiers retombées de l’« effet Le Pen » en Belgique (4), Daniel Féret va refaire son apparition au sein de l’extrême droite. Avec le président du Mouvement contre l'immigration abusive (MIA, un groupuscule bruxellois xénophobe proche du bourgmestre d’alors de Schaerbeek, Roger Nols), il met en circuit sa propre et première structure : l'Alliance pour une nouvelle démocratie (AND). Mais très vite, l’époque étant déjà à la zizanie intestine dans le camp de l’extrême droite francophone, Féret quitte l’AND pour rejoindre l’UND, l’Union pour une nouvelle démocratie où il s’accapara le poste de vice-président. Après d’autres conflits internes entre les « petits chefs » de ce milieu, Féret fait dissidence (ou est exclu, cela dépend des versions des uns et des autres !).

Mise en circuit du FN
Avec d'autres responsables de l’UND, il fonde, en mai 1985, une nouvelle ASBL qui prendra le titre officiel de « Front National - Nationaal Front » (FN – NF). Le nouveau venu dans le paysage politique va attirer à lui l’ensemble des groupuscules, souvent d’obédience néonazie, circulant dans les bas-fonds de l’extrême droite belge francophone (le Parti européen, le Mouvement social nationaliste, le groupe l’Assaut, le Parti des forces nouvelles,…), mais également des anciennes gloires locales de partis traditionnels (du PRL et du PSC). Quant a sa base électorale, selon diverses études, elle provient essentiellement de milieux populaires votant ayant voté pour le PS dans le passé.

Fort de ce constat, Daniel Féret va profiter de la situation socio-économique défavorable pour se fidéliser un électorat. Il réservera aussi à ses plus fidèles compagnons et à sa compagne des places éligibles sur les listes frontistes, partageant ainsi le gâteau électoral en famille. La possession du « label FN » par Féret leur sera bénéfique sur le plan électoral, d’abord en 1989 (lors des élections régionales de la Région de Bruxelles-Capitale), en 1991 (lors des élections législatives), en 1994 (lors des européennes, des communales et des provinciales), en 1995 (lors des élections législatives et régionales) et enfin en mai dernier (lors des dernières élections législatives). Seuls en 1999 (lors des régionales et législatives) et en 2000 (aux communales et aux provinciales), le FN connaîtra des Waterloo électoraux. Aujourd’hui, comme l’a montré le dernier scrutin, il s’en est remis et se caractérise même par une certaine bonne santé électorale, surtout dans le Hainaut, où dans le canton de Charleroi, le FN obtiendra près de 12 % (5).

Depuis la création du FN, cela fera vingt ans dans deux ans, Daniel Féret tient, sans les lâcher d’une seconde, les rênes du pouvoir de ce parti qui, en réalité, reste un groupuscule maigrichon. Force est en effet de constater, qu’en près de dix-huit ans d’existence, le faux jumeaux du FN français n’a pas réussi à se présenter sous le jour d’un parti digne de ses successifs succès électoraux. Le FN belge est une coquille vide : absence de structures internes nécessaire à l’instauration d’une véritable « vie de parti », publication de façon épisodique d’un périodique interne confidentiel, présence insignifiante de ses représentants dans diverses assemblées, base militante quasi inexistence,… telles sont les caractéristiques du parti qui est devenu, dans certains coins de la Communauté française, quasiment la troisième force électorale.

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En 1991, le parti de Daniel Féret avait entamé des négociations avec le groupe néonazi l’Assaut qui éditait un mensuel du même nom.

Le constat est clair : la seule chose d’important qu’a réussi à faire Féret est d’avoir été le premier à imiter en Belgique le FN français. Pour le reste, Daniel Féret est surtout un homme complexe, plein d'antagonismes. Très sensible au vedettariat, dont il use et abuse afin de séduire ses derniers militants, Féret est pourtant caractérisé par son nanisme politique : son charisme cache sa médiocrité dans le domaine politique et son manque de capacité pour endosser l'étoffe d'un véritable chef. Ces multiples handicaps, Daniel Féret tente de les camoufler par une attitude vaniteuse.

Idéologiquement, il reste influencé par le militantisme de ses jeunes années. Il oscille entre les écrits maurrassiens, les idéaux des courants monarchistes nationaux-chrétiens, les valeurs contre-révolutionnaires et les provocations médiatiques de Jean-Marie Le Pen. Catholique romain, il sera à la fois proche des intégristes chrétiens (notamment de la Fraternité Saint-Pie X lefebvriste) et de groupes sectaires membres de la nébuleuse néopaïenne. Cet imbroglio idéologico-religieux singularise les prises de position du président frontiste.

Le succès de Féret, répétons le, ne réside que dans la bonne idée qu’il a eu, en 1985, de prendre possession légalement du sigle FN. Associé à Jean-Marie Le Pen, ces initiales sont une garantie de succès électoral, comme nous venons de le revoir en mai dernier. Surtout dans des régions où les inégalités du capitalisme frappent de plein fouet une population démunie, socialement défavorisée et exprimant son ras-le-bol en votant pour ceux qui « secouent le cocotier ». Le « vote frontiste » ne se fait ni en faveur d’un leader charismatique ni pour un programme présentant des solutions populistes, du style « y’a qu’à », mais comme étant un signal fort adressé à l’« establishment », socialiste comme libéral. Et cela Daniel Féret l’a parfaitement bien compris. C’est pourquoi il n’est pas pressé de structurer sa machine faiseuse de voix. Pour perdurer, il lui suffit d’entretenir l’enseigne FN. Quand au contenu du magasin frontiste… peu importe sa nature. Le clone belge – certes raté - de Jean-Marie le Pen a encore de beaux jours devant lui.

Manuel ABRAMOWICZ

Notes :

(1) « L’affront national - Le nouveau visage de l’extrême droite en Belgique », de Gwenaël Breës, publié aux éditions EPO et « Les rats noirs - L’extrême droite en Belgique Francophone » de Manuel Abramowicz, aux éditions Luc Pire.

(2) Née au cœur de l’extrême droite, au début des années soixante, Jeune Europe, fondée et dirigée par Jean Thiriart (un ancien de l’AGRA, les Amis du Grand Reich Allemand, durant l’occupation nazie), après un aggiornamento étonnant, quitta ses rives idéologiques d’origine pour adopter des positions nationales-bolchéviques et vouer un culte de la personnalité à Joseph Staline.

(3) Après l’implosion de l’UDRT, au milieu des années quatre-vingt, une bonne partie de son aile francophone rejoindra le PRL. Quant à la branche flamande de cette « union », elle fusionnera avec le Vlaams Blok.

(4) « Effet Le Pen » : phénomène politique du nom du dirigeant de l’extrême droite d’outre-Quiévrain, Jean-Marie Le Pen. Cet effet est le signal de la sortie, en 1984, de la marginalité politique, du Front national français, alors formation insignifiante sur plan électoral.

(5) Le FN est aujourd'hui fort d'un député fédéral, de deux sénateurs, de deux députés régionaux bruxellois et de quelques élus communaux. Grâce à l'élection de son sénateur, le Front national pourra pour la première fois bénéficier de la dotation publique servant à financer les partis politiques.

Mise en ligne le 24 juillet 2003

Cet article a été également publié dans « La Revue Aide-Mémoire », n° 25, juillet-août-septembre 2003. Cette revue trimestrielle est éditée par les Territoires de la mémoire, un centre d’éducation à la tolérance et à la résistance situé à Liège, (http://www.territoires-memoire.be téléphone : 00-32-4-232.70.64).

Daniel Féret, président-fondateur du Front national belge, condamné par la Justice pour racisme (18/04/2006)