RésistanceS.be 22-09-2009

 

Des années 1960 à Michel Delacroix (FN belge)


Histoire d'une chanson antisémite


En novembre 2008, la Belgique découvrait une immonde rengaine antisémite chantée par l'avocat Michel Delacroix, alors président ff du Front national «rénové». RésistanceS.be a mené sa petite enquête : ce chant est un vieux classique du répertoire musical de l'extrême droite ! En France comme en Belgique. Rappel historique.

 


Michel Delacroix (à droite) avec son ancien compagnon politique, Daniel Féret, le président-fondateur du Front national belge. Depuis, le premier a été la victime de la vengeance du second.

Rappelez-vous, en novembre de l’année dernière, la Belgique découvrit avec effroi les goûts «musicaux» nauséabonds d'un certain Michel Delacroix. Avocat au Barreau de Bruxelles, il milite également à l'extrême droite depuis plus de vingt ans. Il débuta son activisme politique dans la mouvance du Groupement de recherche et d'études pour la civilisation européenne (GRECE) et celle du «Nouvel Europe magazine», un mensuel alors proche du CEPIC, l'aile d'ultradroite du parti social-chrétien, et du Front de la jeunesse. Resté un intime de Jean Vermeire, un ancien officier de la Division SS «Wallonie» menée par Léon Degrelle sous l'occupation nazie, l'avocat Delacroix était sénateur (élu en 2007, il l'est toujours) au moment des faits, et président ff du Front national «rénové».

En novembre 2008, au cours du journal télévisé de la RTBF (télévision publique belge francophone), un petit film privé fut diffusé en exclusivité. Juste avant, il avait été envoyé par e-mail à plusieurs parlementaires par le docteur Daniel Féret, le président-fondateur du FN belge, qui avait pu mettre la main sur ce document exceptionnel. Cette «distribution» bien ciblée avait pour motif une vengeance contre Delacroix, ancien ami et complice de Daniel Féret qui décida cependant, en septembre 2007, de participer à un putsch interne pour prendre le contrôle du parti d'extrême droite. Depuis, Féret vouait une haine féroce à Delacroix. Avec la diffusion de ce film jusqu’alors en possession du docteur Féret, ce dernier arriva à ses fins : diaboliser, à travers la personne de Michel Delacroix, ses opposants internes.

Guy Béart détourné
Sur la vidéo en question, Michel Delacroix apparaît lors de vacances en Espagne. Il y entonne, avec l’un de ses «camarades» flamands du Vlaams Belang, une chanson antisémite de la pire espèce, «Ma petite Juive est à Dachau». Reprise, version néonazie, de «L'Eau vive» du chanteur français Guy Béart. La scène date de plusieurs années.

Naturellement, cette diffusion suscite un scandale. Qui pousse Delacroix à la démission de son poste de président ff du FN anti-Féret. Il gardera cependant son poste de sénateur, continuera à exercer son métier d'avocat et continuera à siéger au bureau politique du FN. Des plaintes sont déposées contre lui, notamment par le Mouvement contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie (MRAX), présidé par Radouane Boulhal. L’une de celle-ci est remise sur le bureau du bâtonnier de Bruxelles. D’après le quotidien Le Soir, des sanctions seront très prochainement prises par ses pairs contre l’avocat d’extrême droite. Le scandale de cette chanson antisémite n’est donc pas clos, et RésistanceS.be reviendra prochainement sur cette affaire.

Dans l’attente de ses suites, nous avons consulté nos archives pour retrouver une trace éventuelle de ce «chant» bien particulier dans l’histoire de l’extrême droite. A-t-il été inventé par un ami de Delacroix ? Par l'avocat frontiste lui-même ? Etait-il connu des milieux antisémites ? D'autres l’avaient-ils auparavant déjà chanté ?

Après une consultation de nos archives, nous avons retrouvé la trace de cette horrible chanson, ou plutôt deux traces, en France et en Belgique. Dans les années soixante, elle avait déjà suscité le scandale. Mais uniquement en interne. Intra muros. Au sein de l’extrême droite. Sans susciter des condamnations extérieures.


Dans les années soixante, l'horrible chanson antisémite avait déjà été dénoncée, dans les colonnes d'un journal... d'extrême droite ! © Document – Archives RésistanceS.be


Etudiants nationalistes
En octobre 1966, le journal Jeune-Europe, organe de presse de l’organisation européenne du même nom (dont le noyau fondateur et dirigeant était belge), dénonça dans ses colonnes ceux qui chantaient «Ma petite est à Dachau». Cette chanson était donc déjà à la mode à cette époque au cœur de l'extrême droite. Plus de quarante ans avant sa reprise par le frontiste belge. On pouvait ainsi lire dans Jeune-Europe à son sujet:

«Ma ''petite'' est à Dachau...
Les groupuscules d'Etudiants Nationalistes qui affichent, sur les murs, leur loyalisme envers les USA par de grands ''OUI A L'OTAN'', se réunissent parfois dans une brasserie de la Grand'Place, à Bruxelles, pour célébrer, par la chanson, leur idéal révolutionnaire.
Au milieu de filles en mini-jupes, ces curieux Belges en mini-cervelle entonnent alors, sur l'air de ''L'Eau vive'', la délicate complainte que voici :

Ma petite est à Dachau,
Elle est dans la chaux vive.
Elle a quitté son ghetto
Pour être brûlée vive.
Ahiii, Ahiôôô
Ah, c'est vraiment rigolo!
etc...

Sans commentaires ! ...»

Les «groupuscules d'étudiants nationalistes», ici visés par Jeune-Europe, étaient le Centre des étudiants nationaux (CEN) et la Fédération générale des étudiants européens (FGE), deux structures belges d’extrême droite alors actives dans la sphère des groupes «Révolution européenne». Depuis 1964, ces groupes étaient conduits par des dissidents de l’organisation Jeune-Europe. Les principaux meneurs de «Révolution européenne» se nommaient Emile Lecerf, ex-membre belge de l'Institut culturel de la SS, futur directeur du mensuel «Nouvel Europe magazine» et collaborateur au début des années nonante du «National», le journal du Front national de Daniel Féret, le docteur Paul Teichmann, qui passa ensuite au Parti social-chrétien (ancêtre de l'actuel centre démocrate Humaniste), le docteur Claude Nancy, spécialiste dans les questions politico-raciales, Henri Moreau, un ancien SS belge parti sur le front de l'Est avec Léon Degrelle sous l'occupation allemande...


Autocollants du Centre des étudiants nationaux (CEN) et de la Fédération générale des étudiants européens (FGE)... dont certains militants entonnaient déjà «Ma petite est à Dachau». Un des éditeurs responsables du CEN et de la FGE se nommait Rudy Bogaerts, future cheville ouvrière, à partir du milieu des années nonante, du journal xénophobe et poujadiste «Père Ubu» © Document – Archives RésistanceS.be


Occident et «petits cons»
La deuxième trace de la chanson «Ma petite est à Dachau», nous conduit en France. Nous l’avons trouvé dans «Le Pen. Biographie», ouvrage de Gilles Bresson et Christian Lionet, publié en 1994 aux éditions du Seuil. Consacré au parcours politique de Jean-Marie Le Pen, le dirigeant-cofondateur du Front national français, ce livre revient sur diverses anecdotes, souvent abordées pour la première fois, qui ont émaillé l’histoire de l’extrême droite de France. L’un de ces rappels historiques concerne la chanson antisémite rechantée bien plus tard par le frontiste belge. Voici ce que Gilles Bresson et Christian Lionet écrivent à son propos [entre crochet se trouvent des notes de compréhension rajoutées par l’auteur du présent article] :

«[Nous sommes toujours dans les années soixante] Les jeunes d'Occident [principal groupe d'extrême droite] - où militent à l'époque Alain Madelin et Gérard Longuet [dirigeants d'Occident, ils quitteront ensuite l'extrême droite et deviendront les chefs de file de la droite libérale française] - [se] retrouvent [au Cercle du Panthéon, un rendez-vous des nationalistes]. Ils se donnent à l'époque des allures de petites frappes fascistes qui agacent, même dans ce cénacle d'ultras. ''Un jour, se rappelle Dominique Chaboche [membre de la direction d'Occident, il participera à la création du FN français en 1972], Holeindre [ancien résistant 40-45, fut membre de l'Organisation armée secrète durant la guerre d'Algérie, compagnon de route de Jean-Marie Le Pen et propriétaire du Cercle du Panthéon] a dû en lourder quelques-uns parce qu'ils chantaient des chansons inadmissibles, affreusement antisémites sur l'air de L'Eau vive de Guy Béart : "Ma petite est à Dachau, elle est dans la chaux vive"... J'étais dans la salle de sport [du Cercle du Panthéon], je m'entraînais à la boxe avec Dominique Erulin [un autre militant d'extrême droite]. J'ai entendu la scène et je suis descendu. Le père Holeindre leur a dit de sortir. Et quand Roger, qui à l'époque était en pleine forme physique, se mettait en colère, il valait mieux obtempérer... C'étaient des petits cons''. Roger Holeindre confirme l'anecdote : ''Je leur ai dit de ne pas chanter n'importe quoi. Entre une chanson de para et un chant nazi, il y a une différence. Or ils chantaient, le bras levé. Je les ai virés. Ils n'ont plus mis les pieds au [Cercle du Panthéon]».


Delacroix, le seul ?
Malgré ces oppositions internes à cette chanson des plus malsaines, elle a continué à se transmettre de génération en génération de militants néofascistes. Jusqu'à Michel Delacroix. A-t-il été le seul à l'avoir chantée depuis les années soixante ? Certainement pas. Mais lui, son sinistre show fut filmé. Pas celui des autres (nombreux) adeptes de karaoké à la mode nazie...

Manuel Abramowicz

 


Image de Dachau : l'horreur nazie qui inspira un chant d'extrême droite, entonné ensuite par des activistes du groupe Occident, du Centre des étudiants nationaux, du Vlaams Belang et du Front national, des années soixante à nos jours.



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© RésistanceS – web-journal de l'Observatoire belge de l'extrême droite – www.resistances.be – info@resistances.be – Article mis en ligne le 22 septembre 2009.

 

 

 

 



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