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Dans les coulisses du Front national

Plus de trente dissidences au FN depuis sa création

De 1985 à nos jours, le parti d’extrême droite s’est caractérisé par ses légendaires conflits internes. Plus de trente scissions ou mouvements de dissidences ont été observés. Aujourd’hui, le Front national de Daniel Féret est à nouveau traversé par de graves tensions intestines et doit faire face à la création d’un nouveau parti concurrent : Force nationale. Récapitulatif de vingt années de divorces, de recompositions et de nouvelles séparations.


Meeting du FN à Mons, en 1990. Aujourd’hui, ce parti est à nouveau au bord de l’implosion.

Le Front national a connu de multiples mouvements sécessionnistes. De différentes natures idéologiques : néofasciste, national-populiste, pro-Vlaams Blok, régionaliste, nationaliste de centre droit, belgicaine monarchiste et national-chrétienne. Mais la véritable raison de l’apparition de ces dissidences est en réalité très peu idéologique. Ceux qui ont fait sécession l’ont généralement fait pour le même motif : un système de fonctionnement interne amorphe et peu transparent, ou à cause de la même personne : Daniel Féret, le « big boss » du label « FN ». Un personnage, qui au fil des vingt années d’existence du Front national, s’est aliéné des dizaines et des dizaines d’ennemis au sein de sa propre famille politique.

En règle générale, l’existence des dissidences et mouvements scissionnistes évoqués ci-après a été très limitée dans le temps. Par ailleurs, certains « dissidents frontistes », hier opposants acharnés de Daniel Féret, ont fini par rejoindre à nouveau le FN, souvent par opportunisme à la veille d’élections. Les allers/retours sont ainsi nombreux, avec à chaque nouveau départ des claquements de portes et révélations sur la « cuisine interne » du FN.

1984
Cette année-là, le Front national n’est pas encore né. Son futur fondateur, Daniel Féret, milite alors au sein de l’Union pour une nouvelle démocratie (UND), un petit mouvement poujadiste et raciste. Après une tentative avortée pour prendre le contrôle de la direction de l’UND, Féret en est exclu. Il réunira plusieurs militants de cette éphémère « union » pour fonder ensuite le FN. En quelque sorte, un « front » dissident de l’UND.

1985
Après avoir signé une alliance et constitué ensemble les premières listes électorales du FN, Daniel Féret exclut Jacques Borsu, le leader de l’Europese partij - Parti européen (EPE), un groupuscule néonazi disciple de Léon Degrelle. Borsu avait trop d’ambition personnelle aux yeux du président frontiste. D’autres néonazis, ceux par exemple du Mouvement social nationaliste (MSN), resteront pour leur part, membres du nouveau parti.

1988
A l’occasion des élections communales, le FN scelle un accord électoral avec le Comité de défense des allocataires sociaux (CDAS), actif essentiellement dans la commune bruxelloise de Schaerbeek. Le vice-président de ce comité dénoncera ensuite l’alliance FN-CDAS et la présence d’un « nid de néo-nazis » au FN. Le président dudit « comité » quittera également la mouvance frontiste et déposera une autre liste électorale, le Rassemblement national (RN), avec Jacques Borsu (> 1985).

1989
Des ex-FN s’activent à Tournai dans une nouvelle structure politique, le Bloc belge (BB). Ce bloc va s’allier aux « frontistes flamands » du Nationaal front (NF), mené par le néonazi Werner Van Steen (ex-dirigeant du VMO).

1990
Un des proches collaborateurs de Féret, Frédéric Erens, claque la porte du FN et dénonce, dans une longue lettre explicite et illustrée de nombreux exemples, les magouilles financières de son président. Erens rejoindra ensuite le Vlaams Blok. Aujourd’hui, il dirige l’organisation de jeunesse du parti nationaliste flamand et siège au Parlement bruxellois. Dénonçant les dérives antisémites et néonazies de leur parti, deux activistes du FN remettent leur démission. Ces ex-FN vont créer une section bruxelloise d’Agir, fondé à Liège un an plus tôt par des dissidents d’une autre formation d’extrême droite, le Parti des forces nouvelles (PFN). Agir s’autoproclame « parti d’opposition populaire ». Du côté de Colfontaine (dans la région montoise), une dissidence se met en place sous le nom de l’Eveil populaire et nationaliste (avec des initiales emblématiques : Lepen). Ce mouvement issu du FN restera actif jusqu’en 1993.

1991
L’un des « cadres » de la section de Molenbeek, la plus importante section bruxelloise du FN, fait dissidence et rejoint les autres bruxellois d’Agir. Passé temporairement à Agir, l’ancien vice-président du FN, Georges Demoulin, lance le Rassemblement national démocratique (RND).

1992
Avec de nouveaux déçus du FN, les initiateurs du mouvement Lepen (> 1990) sont à la base du Front régional wallon (FRW).

1993
Un « putsch » contre Féret est déjoué par le GDS, le service de sécurité interne. Les comploteurs sont découverts. Il s’agit de Jacques Hubert, le chef de la section de Charleroi, et de Roland Pellus, un des bras-droits bruxellois de Féret. Le second quittera le FN, le premier y restera encore jusqu’en 1996. Des dirigeants du PFN (> 1990) ayant rejoint le FN en 1991 créent un groupe dissident, le Renouveau nationaliste, qui se transformera l’année suivante en Bruxelles-Identité-Sécurité (BIS), un mouvement désormais voué à l’émergence électorale du Vlaams Blok dans la capitale. Plusieurs transfuges du FN rejoindront encore, via le BIS, le VB.

1994
Une liste dissidente est déposée aux élections communales à Theux. Elle s’intitule : Entente nationaliste theutoise (ENT). A Bruxelles, les purs et durs menés par Patrick Sessler (alors n°2 du « front ») proposent en décembre une nouvelle structure nationaliste : l’Alliance radicale (AR). L’AR est constituée par sept conseillers communaux (de Schaerbeek, d’Anderlecht, de Bruxelles-ville et de Saint-Gilles). Cette « alliance » rejoindra ensuite le Vlaams Blok.

1995
Après les élections communales de 1994, une grave crise interne secoue le FN. Elle sera la plus désastreuse pour Daniel Féret. Son parti implose en plusieurs morceaux. L’ancien dirigeant de la liste unitariste Belgique-Europe-België (BEB), le Bruxellois Paul Jordens, fugitivement passé au FN, fait rapidement sécession et fonde la Ligue des patriotes. A Schaerbeek, le chef de groupe du FN, Guy Quinet, démissionne à son tour et annonce la création de l’Alliance indépendante. A La Louvière et à Liège, conduits par un ancien dirigeant du PSC liégeois, Franz Joseph, plusieurs conseillers communaux élus aux élections communales de 1994 forment également un nouveau parti, la Droite nationale (DN). Autres formations fondées par des dissidents du FN enregistrées en 1995 : le Parti social national (PSN) à Charleroi, l’Alliance nationale (AN) par Francesco Catania (représentant du Mouvement social italien en Belgique) et la Ligue nationale (LN) dirigée par l’ancien responsable de la section flamande du FN.

Marguerite Bastien (transfuge du PRL et élue députée fédérale en mai) est exclue du FN en septembre pour connexion avec un groupe néonazi (le groupuscule l’Assaut d’Hervé Van Laethem). Elle regroupe la plupart des dissidents (du FRW, de la DN, de l’AR, de la LN…) et les adversaires historiques de Daniel Féret (ceux de l’Assaut) pour fonder un « nouveau front ». Il prend d’abord le même nom que celui qui appartient toujours à Daniel Féret, mais doit changer d’appelation par la suite, pour des raisons de légalité, et se transforme en Front nouveau de Belgique (FNB). Jean-Marie Le Pen apporte son soutien au FNB de Bastien.

1996
Tentative avortée de prise de pouvoir, en mai, au sein de l’appareil frontiste. La manœuvre est orchestrée par le député régional bruxellois Juan Lemmens. Le député régional de Charleroi, Jacques Hubert (> 1993), démissionne et rallie le Parti communautaire national-européen (PCN, un groupuscule d’obédience nationale-bolchévique !), mais quittera très vite le PCN pour former en janvier de l’année suivante le Front de la Nation belge (FDLNB). Plus tard, Hubert rejoindra le mouvement Nation (> 1999).

1997
Des anciens du Front démocratique des francophones (FDF) et des anciens de l’Union démocrate pour le respect du travail (UDRT, une formation poujadiste de la fin des années septante) passés au Front national opèrent une manœuvre pour former un « FN bruxellois », sous le nom de Front national - Fédération bruxelloise (FN-FB). Objectif : écarter Daniel Féret des rênes du pouvoir. Les initiateurs du FN-FB, les députés régionaux Emile Eloy et Juan Lemmens (> 1996), suscitent la création d’un Front national - Fédération wallonne (FN-FW). Les FN-FB et FN-FW seront des échecs. En juin, après leur tentative avortée de prise de contrôle du FN, Juan Lemmens et un autre député régional bruxellois mettent en place le Parti social démocrate (PSD), un groupuscule « nationaliste de droite centriste ».

1999
En mars, à Bruxelles, la section saint-gilloise coupe les ponts avec Féret et fonde le « Front national Saint-Gillois », qui se revendique comme étant un « mouvement d’intérêt communal », indépendant et totalement autonome du « FN féretiste ». Son dirigeant, le jeune Salvatore Nicotra, conseiller communal et ex-directeur national de l’organisation des jeunes frontistes, promet de faire des révélations sur les « magouilles internes » dont Féret se serait rendu coupable. En juin, pour les élections régionales, outre la liste du FN, « canal historique », plusieurs listes concurrentes sont déposées par des anciens et des dissidents frontistes. Il y a celles du Front nouveau de Belgique, du Front national-Liège (de Franz Joseph), du Bloc Wallon (premier du nom > 2000), du Front national - Fédération wallonne (à Mons), du Front de la Nation belge (à Charleroi), du Parti social démocrate et des Intérêts citoyens bruxellois. Des ex-FN figurent aussi sur deux « listes populistes » bruxelloises. Leurs scores respectifs seront dérisoires : de 0,1 à 1 %. Le FN obtiendra dans la Région bruxelloise un petit 3,8 %.

Après la mise au tapis de la « droite nationaliste » aux élections législatives de 1999, des militants du FN rejoignent le mouvement Nation, fondé en septembre par l’« aile dure » du FNB de Marguerite Bastien.

2000
Refusant de se remettre en cause suite au « Waterloo électoral » de l’année précédente, Daniel Féret se coalise de nouveaux adversaires en interne. Dans l’impossibilité de mettre leur président hors d’état de nuire, ces nouveaux dissidents claquent la porte. Avec le soutien du Vlaams Blok, ils vont proposer à l’« électorat nationaliste » une nouvelle formation : le Bloc wallon (BW). Présent dans plusieurs communes en Wallonie, le BW enregistrera un échec cuisant aux élections communales d’octobre 2000 et cessera rapidemment d’exister. Ses principaux dirigeants, Willy Fréson et Georges Hupin, sont toujours actifs en 2005 dans la mouvance nationaliste fasciste, notamment au sein de l’association des « Amis de la renaissance européenne – Terre et Peuple Wallonie », la branche wallonne d’un mouvement racialiste français.

En 2000, le Front national français apporte son soutien aux dissidents frontistes du Bloc wallon (BW). Sur cette photographie, Bruno Gollnisch rendant visite au stand du BW, à la fête annuelle du FN de Jean-Marie Le Pen.

2004
Le chef historique du FN liégeois, Franz Joseph, est écarté de la tête de liste pour les élections régionales de juin au profit d’un nouveau venu, Charles Pire (un transfuge de l’ex-PSC). Avec un autre frontiste, Juan Lemmens (> 1996 et 1997), Franz Joseph dépose une liste concurrente à Liège. Elle prend le nom de Bloc national et prend pour sigle la flamme tricolore (le sigle du FN), mais modernisée.

2005
En janvier, plusieurs dirigeants du FN, Paul Arku (transfuge du Vlaams Blok, député régional et responsable de la section bruxelloise du FN), Jacqueline Merveille (responsable des sections wallonnes) et Francis Detraux (ex-trésorier et sénateur), avec le soutien de l’ancien secrétaire politique et député régional bruxellois Juan Lemmens (> 1996, 1997 et 2004), tentent de renverser Daniel Féret et de l’exclure du FN. Ils échouent. Paul Arku est exclu par le bureau politique au début du mois de février. Néanmoins, ces derniers adversaires de la « ligne Féret » vont poursuivre le combat pour tenter de dégommer une fois pour toute le « président à vie » du FN belge. En effet, ils annoncent la création d’une nouvelle formation politique : Force nationale. Dont les initiales sont « FN », identiques à celles du « FN historique ». Le nouveau FN a pour but de liquider politiquement Daniel Féret et de déposer des listes aux élections communales de 2006.

Ce bilan que nous venons de vous proposer nous montre qu’en vingt années d’existence plus de trente scissions et mouvements de dissidence ont été enregistrés au sein du Front national de Daniel Féret. Un record absolu dans l’histoire politique belge ! A suivre…

Manuel ABRAMOWICZ

Sources :
« L’affront national - Le nouveau visage de l’extrême droite en Belgique », de Gwenaël Breës, avec la collaboration d’Alexandre Vick (de la revue CelsiuS), éditions EPO, Bruxelles, 1991, 159 pp.
« Les rats noirs - L’extrême droite en Belgique francophone », de Manuel Abramowicz, éditions Luc Pire-Iwerf, Bruxelles, 1996, 239 pp.
« La représentation électorale des partis d’extrême droite », de Manuel Abramowicz et Wim Haelsterman, Courrier hebdomadaire du CRISP, n° 1567-1568, Bruxelles, 1997, 55 pp.
Les articles sur le Front national publiés dans la revue papier RésistanceS et sur le site www.resistances.be.

Les principales organisations issues de « dissidences frontistes »

Depuis sa création, le Front national a été secoué par des crises internes. Plusieurs déçus, adversaires et dissidents de Daniel Féret, le président-fondateur du FN, ont fondé de nouvelles organisations :

  • Rassemblement national (1988, Bruxelles)
  • Bloc belge (1989, Tournai).
  • section bruxelloise du parti Agir (1990, Bruxelles).
  • Eveil populaire et nationaliste (1990, Colfontaine).
  • Rassemblement national démocratique (1991, Bruxelles).
  • Front régional wallon (1992, région montoise).
  • Renouveau nationaliste (1993, Bruxelles, se transforme en 1994 en Bruxelles-Identité-Sécurité).
  • Entente nationaliste theutoise (1994, Theux).
  • Alliance radicale (1994, Bruxelles).
  • Ligue des patriotes (1995, Bruxelles).
  • Alliance indépendante (1995, Schaerbeek).
  • Droite nationale (1995, Liège, La Louvière…).
  • Parti social national (1995, Charleroi).
  • Alliance nationale (1995, Bruxelles).
  • Ligue nationale (1995, Bruxelles).
  • Front nouveau de Belgique (1995, Bruxelles, Mons, Liège…).
  • Front de la Nation belge (1996, Charleroi).
  • Front national-Fédération bruxelloise (1997, Bruxelles).
  • Front national-Fédération wallonne (1997, Liège, Mons…).
  • Parti social démocrate (1997, Bruxelles).
  • Front national Saint-Gillois (1999, Bruxelles).
  • Front national-Liège (1999, Liège)
  • Bloc wallon (1999, Bruxelles, premier du nom).
  • Intérêts citoyens bruxellois (1999, Bruxelles).
  • Bloc wallon (2000, Liège, Namur, Charleroi…).
  • Force nationale fondée par les députés régionaux Paul Arku (Bruxelles, transfuge du Vlaams Blok) et Charles Pire (Liège, ex-dirigeant PSC), le sénateur Francis Detraux, Jacquelines Merveille et Juan Lemmens (2005, Bruxelles, Namur, Liège…).

Souvent, ces organisations se présenteront aux élections contre le FN du docteur Daniel Féret. Récoltant des résultats ridicules, aujourd’hui ces formations politiques n’existent plus, à l’exception du Front nouveau de Belgique et de Force nationale.

 

 

© RésistanceS – www.resistances.be - Bruxelles – Belgique – 5/02/2005

 

Pourquoi le FN est-il en crise ?

Pour mieux comprendre la situation actuelle au Front national et ses conflits internes légendaires, à lire sur RésistanceS :

Plus de trente-trois dissidences au FN depuis sa création (05/02/2005)

Daniel Féret et « son FN », une espèce en voie de disparition ? (05/02/2005)

La chute de la maison Féret ? (14/01/2005)

Une rébellion antinazie au FN ? (14/01/2005)

Vers de nouvelles structures pour l’extrême droite francophone (21/12/2004)

Le procès du Front national est remis au 18 mai 2005 (21/12/2004)

Elections : rendez-vous pour les règlements de compte (Bloc National – Front national) (27/05/2004)

 


 

Rien ne change au « front »

« Depuis sa création en mai 1985, le Front national est constamment traversé par de violentes crises internes. Les raisons de ces conflits sont multiples : le « despotisme » de Féret, l’absence de gestion financière, l’inorganisation du parti, l’incompatibilité d’humeur entre les différentes tendances, les rivalités des « clans » et des « petits chefs » locaux, l’inexistence d’un programme politique, l’absence d’objectif définis et de véritable projet de société. De plus, plusieurs anciens du FN accusent le président de détournement de fonds ou d’être un agent de service de renseignements » est-il écrit au début du chapitre « Les dissidents et le ‘nouveau’ Front national » dans le livre « Les rats noirs », publié il y a bientôt dix ans (1). Depuis : rien n’a vraiment changé au « front ».

(1) « Les Rats noirs – L’extrême droite en Belgique francophone », de Manuel Abramowicz, éditions Luc Pire, Bruxelles, 1996, page 193.