RésistanceS 6 février 2006 - [HOME] [INFOS]

Que faire ?

Combattre l’extrême droite, autrement


Par Claude DEMELENNE
Rédacteur en chef du « Journal du Mardi »

Assez de diatribes stéréotypées contre l’extrême droite ! Elle est bête, méchante, dangereuse. Cela, on sait. Comment la combattre ? Cela, personne ne sait. Dans un livre novateur, Manuel Abramowicz se jette à l’eau (*). Sans blabla. Il décortique au scalpel les partis de la haine. Pose les questions dérangeantes. Trace des pistes. Pour mettre en échec l’extrême droite. Sans recette magique. Sans vaine indignation morale. Rien que des propositions concrètes. Et quelques trouvailles pour faire des crocs en jambes à « ceux qui veulent supprimer nos libertés ».

Avouons-le : la lutte contre l’extrême droite a parfois tendance à ronronner. Tout le monde – à commencer par les médias – tâtonne. En Flandre, c’est hélas évident. A chaque scrutin, le Vlaams Blok/Belang cartonne. Mais le tableau est tout sauf idyllique en Wallonie et à Bruxelles. Une élection sur deux, en moyenne, l’extrême droite – divisée, inorganisée, mais tapie derrière la porte – y exhibe ses crocs. Pas vraiment rassurant. Comment enrayer, au Nord, la machinerie perverse et efficace du Blok, dont les leaders paradent sur les plateaux de télévision ? Comment empêcher, au Sud, la percée de l’extrême droite la plus nulle du monde, dont les élus sont des fantômes et les structures, essentiellement le Front national, une coquille vide ? C’est pratiquement la quadrature du cercle. Seule certitude : la démonisation – scander mécaniquement « Tous des fachos ! » - cela ne fonctionne guère. Il est donc urgent de trouver autre chose. Imaginer des voies originales pour faire barrage aux braillards noirs.

C’est ce travail qu’a accompli Manuel Abramowicz, coordinateur de RésistanceS et meilleur connaisseur francophone de l’extrême droite. Il est sorti des sentiers battus pour rédiger son « Guide des résistances à l’extrême droite ». Un livre à la fois utile et pédagogique – puisse le corps enseignant en faire le meilleur usage – mais aussi plaisant – ce n’est pas une tare, même pour un sujet aussi grave – et impertinent. Il ne passe pas sous silence les responsabilités des partis démocratiques

« Pour combattre efficacement l’extrême droite et ses dangers, il faut la connaître », écrit Manuel Abramowicz. Il retrace la chronologie de l’extrême droite belge de 1978 à 2005. Passe au crible ses résultats électoraux. Feuillette les calamiteux curriculum vitae de ses leaders. Reprécise fort opportunément quelques concepts : cordon sanitaire, antisémitisme, apartheid.. ; C’est clair, vivant… et sans angélisme. Lorsqu’il définit le racisme, l’auteur rappelle qu’« il est universel et est présent sur tous les continents. Au sein même de communautés étrangères, il y a aussi du racisme (entre Arabes et Berbères, entre Turcs et Kurdes, entre Congolais et Rwandais…). Le racisme peut être anti-arabe, anti-polonais, comme anti-belge selon les cas ». Il démonte le mythe d’une extrême droite qui se prétend « proche du petit peuple », alors qu’elle est « ultralibérale, antisociale » et qu’« elle s’est toujours rangée du côté des puissants ».

Manuel Abramowicz s’est livré à un travail de fourmi. Il va à l’essentiel, proposant de nombreuses adresses sur Internet, pour ceux qui veulent en savoir plus.

En première partie de l’ouvrage : « 21 questions directes, 21 réponses claires ». Pourquoi parler de l’extrême droite ? La place des femmes : à la cuisine ? Les médias sont-ils complices ? Les partis politiques démocratiques font-ils le jeu de l’extrême droite ? … Le découpage est dynamique. Pour chaque thème, une ou deux pages d’explications, agrémentées de citations exclusives, d’extraits d’articles de presse, de références Internet… Le bouquin se lit comme un guide touristique (certes, il s’agit d’un tourisme « noir »), on peut zapper, piocher à n’en plus finir dans les infos…

Dans la seconde partie, Manuel Abramowicz troque son costume de guide touristique contre un uniforme de combat. Il aligne quatorze propositions concrètes pour agir immédiatement sur le terrain. Au menu : la présentation et les coordonnées de toutes les associations et mouvements citoyens qui luttent contre l’extrême droite. Des fiches techniques pédagogiques pour déposer plainte, réaliser un tract, intervenir dans les médias, interpeller les partis politiques, militer dans les associations démocratiques et citoyennes… Au final, ce guide apparaît comme un outil précieux pour les professeurs, étudiants, journalistes, mandataires politiques… et plus largement tous ceux qui veulent lutter contre l’extrême droite. Sans pour autant endosser l’habit du militant. Comme l’explique Manuel Abramowicz, « le but du livre est aussi de permettre à des gens d’être actifs contre l’extrême droite tout en restant dans leur salon ».


Interview de Manuel Abramowicz par Claude Demelenne


Claude Demelenne : L’extrême droite, moins on en parle, mieux cela vaut, estiment certains. Ce n’est évidemment pas votre avis…
Manuel Abramowicz : Cela ne sert à rien de faire semblant que l’extrême droite n’existe pas. Il faut en parler. Mais pas n’importe comment. Depuis le début des années 90, on a tenté plusieurs styles de communication contre l’extrême droite. On a surtout eu recours à la diabolisation en répétant : « L’extrême droite, c’est les méchants ». Il est évident que cela ne marche pas pour tous les électeurs tentés par l’extrême droite. Le discours antifasciste fonctionne souvent pour les électeurs plus âgés. Il n’y a pas un, mais plusieurs langages à avoir contre l’extrême droite, qu’il faut adapter en fonction des différents types d’électeurs.

L’extrême droite apparaît à une partie des électeurs comme la seule vraie opposition, le seul recours pour émettre un vote protestataire…
C’est un grand problème. Dans mon livre, j’explique que l’uniformisation relative des programmes des partis démocratiques donne parfois l’impression qu’il y a un parti unique au pouvoir. « Ils disent tous la même chose ! », entend-t-on souvent dire. C’est faux, bien entendu. Entre Verhofstadt et Onkelinx, entre le PS et le VLD, il y a des tensions, de grandes différences. Mais dans le contexte des gouvernements de coalition à la belge, ces différences ne sont pas toujours assez lisibles pour le citoyen. Alors certains rejettent la « bande des quatre » et émettent un vote protestataire en faveur de l’extrême droite.


Politiciens flamands lors d'une manifestation en 2003. Face à eux, malheureusement, seule l'extrême droite semble représenter une alternative pour une partie de la population © Photo : Maz-RésistanceS.


Le fait est que, contrairement à la France, il n’existe pas chez nous de possibilité de vote protestataire de gauche…
C’est exact, il n’existe pas d’Olivier Besancenot belge ! En France, il passe à la télé, mais cela n’empêche pas Le Pen de faire des voix.

Dans votre livre, vous critiquez la réduction du monde politique aux quatre familles traditionnelles. Vous regrettez que les petites listes, de gauche surtout, n’obtiennent quasiment aucune couverture médiatique…
Prenons un électeur déçu d’un parti au pouvoir. Aujourd’hui, s’il est socialiste, il ne votera guère pour le MR, l’« ennemi de classe », guère pour le CDH, « l’ennemi clérical », ni pour Ecolo, trop « intello ». Il sera peut être tenté de voter FN, pas pour que ce parti arrive au pouvoir, mais pour susciter un électrochoc. Et aux yeux de cet électeur « protestataire », la preuve que cela sert à quelque chose, c’est que le soir des élections, sur les plateaux de télévision, on parlera abondamment du score du FN, et de lui, l’électeur protestataire. S’il y avait d’autres alternatives, le score de l’extrême droite baisserait. Cela s’est passé, par exemple, à Herstal, dans la banlieue liégeoise. Au scrutin communal de 1994, l’extrême droite a réalisé un score de 10%. En 2000, elle a pratiquement disparu. Le vote protestataire a boosté le Parti du Travail de Belgique (PTB), petit parti de gauche radicale, qui a obtenu 8% et deux élus. Le PTB avait accompli un gros travail de terrain. Les gens se sont rendu compte que le vote protestataire, ce n’était pas le FN.

Le contexte politique actuel est très chahuté, avec la multiplication des affaires, Francorchamps… Du pain béni pour l’extrême droite ?
Il ne faut pas crier au loup, mais plusieurs éléments pourraient profiter à l’extrême droite. Pas seulement les affaires, mais aussi la situation socio-économique, l’aggravation des injustices et des inégalités. Aujourd’hui, l’image du monde politique est dégradée, c’est cela le plus grave. Et puis , les tensions internationales, la guerre en Irak, le terrorisme, créent un climat de peur. C’est cette alchimie qui peut profiter à l’extrême droite.

Malgré sa culture de gauche, la Wallonie n’est pas à l’abri ?
Non, car il existe un sentiment d’abandon. Beaucoup d’électeurs se sentent abandonnés par les responsables politiques. C’est dangereux. Cela étant dit, lors des élections communales de l’an prochain, le Front national aura du mal à réitérer ses scores de 1994, où il avait atteint son sommet, avec 72 conseillers communaux, dont 46 à Bruxelles. Le FN est très déglingué. Il ne sera sans doute pas capable de déposer des listes partout. Il y aura probablement aussi des dissidences…

Quelle est la priorité, pour les partis démocratiques ?
Mettre leurs actes en concordance avec leurs paroles. Mener un travail de proximité. Etre très présents sur le terrain. Les gens ont besoin de contact, d’écoute, de chaleur. Mais la priorité des priorités, c’est bien sûr la création d’emplois.

Quel rôle des médias pour contrer l’extrême droite ?
Dénoncer son faux rôle d’opposition. Montrer son vrai visage, anti-populaire, ultraconservateur, ultralibéral, anti-femmes… Eduquer au vote protestataire, également. Montrer qu’il est possible de voter « protestataire » sans voter pour l’extrême droite. On peut protester en votant pour d’autres petits partis… ou pour d’autres candidats sur les listes des partis traditionnels.

Votre priorité en publiant ce « guide » ?
Dire aux gens : « Arrêtez de râler. Agissez ! ». C’est possible, sans nécessairement être un militant professionnel. Les propositions concrètes que je formule dans le livre montrent que chacun d’entre nous peut être actif contre l’extrême droite tout en restant dans son salon. Il faut adapter nos modes d’action à l’individualisme, qui est l’une des marques de l’époque actuelle.

Propos recueillis par Claude DEMELENNE
rédacteur en chef du « Journal du Mardi »

(*) Guide des résistances à l’extrême droite – Pour lutter contre ceux qui veulent supprimer nos libertés, Manuel Abramowicz, préface de Xavier Mabille, éditions Labor, RésistanceS, 2005. Prix : 15 €

 


« Le Journal du Mardi »
Cet article et cette interview ont été publiés dans le « Journal du Mardi » du 29 novembre 2005.
Pour plus d'informations sur « Le Journal du Mardi » : cliquez sur l'image.


© RésistanceS – www.resistances.be - Bruxelles – Belgique – 5 février 2006

 

 

Guide des résistances à l’extrême droite de Manuel Abramowicz
éditions Labor & RésistanceS, 2005
250 pages 15 €

Combattre l’extrême droite, autrement - Interview de Manuel Abramowicz, auteur du "Guide" par Claude Demelenn (05/02/06) - NOUVEAU

Ce qu’en pensent les médias… (04/02/05)
NOUVEAU


 

Au sommaire de ce dossier

RésistanceS vous présente son
« Guide des résistances à l’extrême droite »

Introduction - par Manuel Abramowicz (RésistanceS)

Préface - par Xavier Mabille (CRISP)

Objectifs de ce guide

Un guide pour l’action citoyenne: les meilleures références et un carnet d’adresses complet du monde politique, associatif et militant

Table des matières

A qui s’adresse ce guide ?

Présentation de son auteur

Index des noms, des organisations et publications cités

Renseignements et données pratiques

 

Où trouver ce guide ?
Depuis le mois de novembre 2005, le « Guide des résistances à l’extrême droite » est en vente dans toutes les bonnes librairies de Belgique.

Pour plus d’informations
(diffusion, distribution et vente) :
Editions Labor
140 c chaussée de Philippeville
6280 Loverval
Tél : 00-32-(0)71-60.99.70