Idéologie raciste et génocide


Quelques semaines après sa création, en 1997, la revue papier “RésistanceS” publiait un article sur le génocide des Tutsis du Rwanda. Présentant une chronologie de cet Etat africain, cet article rappelait le rôle joué par des Belges – notamment par des missionnaires, les “Pères Blancs” - dans la “balkanisation” du territoire rwandais. L’auteur de cet article disséquait l’idéologie raciste et fasciste – composée et orchestrée par le Hutu Power - à la base du génocide. Il parlait de “nazisme tropical”. Sept ans après sa publication, cet article demeure d’une grande nécessité informative pour mieux comprendre l’enclenchement du génocide. C’est pourquoi nous vous le proposons ci-dessous.

 


Deux des nombreuses victimes et rescapées du génocide
(photo : IBUKA).

Rappelez-vous les titres des médias, au printemps 1994. La rencontre d’un champion de formule 1 et d’un mur, l’assassinat de nos dix paras, le retrait des casques bleus belges, la reprise de la guerre au Rwanda. En arrière-fond, des chiffres de massacres, des chiffres à quatre et bientôt cinq zéros, et des photos de charniers. La France crée un “couloir humanitaire” et “une zone turquoise” pour évacuer des réfugiés qui meurent comme des mouches.

Ensuite, pour ceux qui suivent le sujet lorsque des projecteurs médiatiques éclairent ailleurs : le Rwanda tente de revivre sous un nouveau régime et subit les séquelles du génocide perpétré par l’ancien.

La Commission Rwanda
Au début de 1997, le Sénat belge a mis en place un groupe de travail, privé d’abord de tout pouvoir de juge d’instruction. Plusieurs membres déjà bien au courant du dossier posent des questions pertinentes. Frank Swaelen, CVP (I), préside. Ou plutôt surveille, si l’on tient compte de l’implication de son parti dans les événements. Entre autres par l’intermédiaire des ministres d’alors, Rika De Backer (culture néerlandaise) et Leo Delcroix (Défense nationale), en pleine lune de miel avec le parti-frère au pouvoir à Kigali (le MRND). Et aussi par l’Internationale Démocrate Chrétienne, bureau de liaison entre les secteurs les plus réactionnaires des partis catholiques italien, chilien, allemand… (II).

Familles de victimes, officiers, ministres en fonction en 1994 : nous avons pu écouter des témoignages décisifs. La plupart confirment ce que tout observateur honnête avait remarqué depuis longtemps et comme les rapports de la Commission des Droits de l’Homme de des Nations Unies (ONU) le précisaient dès mai 1994 : les massacres étaient planifiés, avec des listes de Tutsis à abattre, des exécutants (les milices Interahamwe, les FAR), une organisation (l’administration, le parti MRND), des barrages routiers, des consignes (via la Radio télévision “Mille Collines”, dont l’animateur principal était le Liégeois d’extrême droite Georges Ruggiu), un état-major (l’Akuza, dirigé par les beaux-frères d’Habyarimana). L’assassinat des Belges (dix militaires et autant de civils) faisait partie du scénario. Des avertissements, des rapports explicites circulaient dès la fin 1993.

Le rapport de la Commission du Sénat est attendu pour cet automne. Normalement, il devrait faire des vagues. Mais, un témoin et acteur-clé, le général Dallaire, commandant les forces de l’ONU au Rwanda, n’a pas pu être entendu. En revanche, des experts fort peu neutres ont pu expliquer à loisir qu’il s’agissait de massacres plus politiques qu’ethniques, qu’il y avait eu surtout “ spirales de la violence ”, aboutissement à des “ massacres inter-ethniques ”, produit de “ haines séculaires ”. Bref : le négationnisme est à l’œuvre.

Rappel des faits
De longs séminaires pourraient être consacrés à la définition des termes “Hutu” et “Tutsi”. Toute recherche sérieuse indique qu’ils recouvrent des catégories sociales et culturelles, ni figées ni essentielles. On peut devenir Tutsi ou Hutu ; les couples mixtes sont innombrables, d’autres clivages (sociaux, régionaux) sont beaucoup plus profonds… Seules des élucubrations pseudo-scientifiques en font des “races”.

Royaume indépendant avant 1895, le Rwanda passe sous protectorat allemand puis, en 1916, sous mandat belge. L’épine dorsale de la colonisation, ce sont les missionnaires, avant tout les “Pères Blancs”. Ce sont eux qui tiennent l’enseignement. C’est aussi à travers leurs descriptions que le reste du monde perçoit la réalité ethnique de la région. Selon cette division, les Tutsis, d’origine éthiopienne ou égyptienne, constitueraient une aristocratie féodale dominant les serfs hutus, des Bantous établis depuis plus longtemps. La promotion des Tutsis est donc favorisée. Dans un second temps (les années 1950), les missionnaires (1) forment des intellectuels hutus, présumés plus dociles ; certains d’entre eux construisent le “Parmehuti”, un parti politique constitué sur base ethnique.

1959 : des pogroms anti-Tutsis ensanglantent le Rwanda. Les structures de l’ancienne monarchie sont brisées ; des milliers de Tutsis fuient vers l’Ouganda. Sous l’œil bienveillant de l’administration belge, la république est proclamée. C’est donc à un pouvoir hutu que la puissance coloniale transmet le Rwanda en 1962. Onze ans plus tard, le général Juvénal Habyarimana prend le pouvoir et établit sa dictature, ou plutôt celle d’un clan du nord du pays, que les Rwandais appellent familièrement l’Akazu (la “Petite maison”). Tout citoyen rwandais fait d’office partie du parti unique, le MRND, quelle que soit la mention (Hutu, Tutsi ou Twa (2)) de sa carte d’identité. Le Rwanda est le bon élève, le paradis des ONG catholiques, l’enfant chéri de la coopération civile et militaire belge.

1990 : le Front patriotique rwandais (FPR) attaque à partir de la frontière ougandaise. Les troupes armées de la France de François Mitterrand sauvent le régime, qui arrête en masse les opposants, tandis que ses milices (les Interahamwe) massacrent des milliers de civils tutsis dans plusieurs régions.

1993 : signature des accords d’Arusha (Tanzanie) entre le FPR et le régime de Kigali. L’ONU est chargée de superviser le processus de paix, que les durs du régime refusent.

6 avril 1994 : l’avion d’Habyarimana est abattu en plein vol. Pour la suite, voir le début de l’article. Entre 500.000 et un million de massacrés.

1994-1997 : près de deux millions de Rwandais sont dans les pays voisins, toujours encadrés par les auteurs du génocide. Les Interahamwe contrôlent l’aide humanitaire. Retour, dispersion, massacres, lors de la guerre de 1996-97 qui verra le Zaïre devenir Congo.


© Photo : Bruce Clarke

Hutu Power
L’idéologie Hutu Power” a aussi une dimension internationale : un “pan-bantouïsme” applicable également au Burundi et au Congo-Kinshasa, opposé à un “complot tutsi” mythique. Un discours familier aux oreilles européennes : il suffit de remplacer “Tutsi” par “Juif” et “Hutu” (ou “Bantu”) par “Aryen”. Ou comment un régime raciste passe de la discrimination aux pogroms, et de ceux-ci à la solution finale. Loin de constituer un dérapage, l’anti-tutsisme fait partie intégrante d’une idéologie. Des textes de base en furent publiés au grand jour dès 1990.

Idéologie totalitaire, pour qui le mot démocratie ne signifie pas autre chose qu’écrasement de la minorité. Machisme exacerbé, mystique fanatique, obsession du sang et de l’espace vital, encadrement total de la population, sommée de tuer ou d’être victime, par des miliciens recrutés parmi les “blousons dorés” ou les “bas-fonds”. On a parlé de nazisme tropical. La précision climatique n’ajoute rien.

Y a-t-il eu convergence (la naissance d’un nazisme autochtone) ou greffe extérieure ? Rien ne permet à l’heure actuelle de répondre, même si l’on relève quelques connections entre extrême-droite européenne et leaders génocidaires rwandais. Ainsi un Père allemand s’est vanté d’avoir traduit “Mein Kampf” d’Adolf Hitler en kinyarwanda, selon la revue chrétienne d’investigation “Golias” (n° 48-49, été 1996). Ce sont là des filières qu’il faudrait étudier.

A première vue, il y avait de quoi surprendre. Le régime Habyarimana était proche de la démocratie chrétienne et aussi de la France présidée par un socialiste. Que de telles mouvances aient soutenu des régimes paternalistes (et tortionnaires) de la droite extrême, du type de celui du Portugais Salazar ou des généraux brésiliens, soit ; mais des racistes génocidaires…

C’est oublier qu’Adolf Hitler lui-même a pu, à un moment ou à un autre, bénéficier de l’admiration d’éminents intellectuels, syndicalistes, dirigeants d’Etats démocratiques, de Staline, etc. Il y eut là, plus tard, matière à “mea culpa” et révision déchirantes.

Maintenant et ici aussi, c’est une page que nous aimerions voir tournée. Pour cela, il faudrait faire le ménage dans les partis acteurs de la politique africaine de la Belgique. Reconnaître qu’on a mal choisi ses “amis”. Mettre fin à des complaisances inadmissibles : plutôt que d’accorder l’asile politique à des tueurs avérés, aider la justice rwandaise, elle-même décimée, à faire son travail et collaborer avec le Tribunal international qui commence à fonctionner à Arusha. Après un génocide dont on voudrait qu’il fût le dernier, un Nuremberg est un préalable incontournable.

Charles JIMOMO

Notes de bas de page d’origine à cet article
(1) Ces missionnaires catholiques sont pour la majorité d’origine flamande. Ils auraient réalisé une projection sur le peuple hutu de la situation historique en Belgique du peuple flamand.
(2) Groupe parfois qualifié de “pygmoïde” comptant environ un pour cent de la population rwandaise de l’époque. Rappelons que Hutus, Tutsis et Twas parlent tous la même langue bantoue, le kinyarwanda, et participent de la même culture.


Notes de réactualisation de cet article (en chiffres romains dans le texte):
Cet article, comme expliqué plus haut, est extrait du n° 2 (novembre-décembre 1997) de la revue papier “RésistanceS”, alors éditée par les initiateurs du site www.resistances.be. Voici les notes de réactualisation que nous lui avons joint :

(I) Le CVP est l’ancêtre social-chrétien de l’actuel parti démocrate-chrétien flamand CD&V.
(II) Sur le rôle joué par l’Internationale Démocrate Chrétienne dans le soutien à la dictature rwandaise responsable du génocide de 1994, il faut lire le livre “Influences parallèles – L’internationale démocrate chrétienne au Rwanda” de Léon Saur (éditions Luc Pire, Bruxelles, 1998, 222 pages).


© RésistanceS – Première édition de cet article : “RésistanceS”, n° 2, novembre – décembre 1997, pages 23 – 24 – Réédition : février 2004 - Bruxelles – Belgium.

Sommaire de ce dossier

Le dernier génocide du XXème siècle
Pourquoi ce dossier ?
Par Manuel ABRAMOWICZ, coordinateur de la rédaction de RésistanceS.

Idéologie raciste et génocide
Rappel historique du protectorat allemand, en passant par le mandat colonial belge, jusqu’au Hutu Power à la base du génocide de 1994
Par Charles JIMOMO, membre de la rédaction de RésistanceS

Appel pour la vérité, la justice et le souvenir
Un appel lancé par RésistanceS et l’association IBUKA, déjà signé par plusieurs dizaines de citoyens, des hommes et des femmes politiques, des intellectuels, des avocats, des enseignants,… (Josy Dubié, Alain Destexhe, Michel Guilbert , Alain Glucksman, Ural Manço, Jean-Philippe Schreiber, Marie-Paule Eskenazi, Jean-Marie Dermagne, Michel Mahmourian…).

Dixième commémoration du génocide des Tutsi commis au Rwanda en 1994
Pourquoi cette commémoration ?
Un texte explicatif de l’association IBUKA


Pour en savoir plus…
Une liste d’ouvrages nécessaires pour bien comprendre le génocide des Tutsis du Rwanda.

Une saison de machettes
Nadia Geerts a lu le livre de Jean Hatzfeld

Des photographies exceptionnelles
Ce dossier est illustré par des photographies exceptionnelles de Bruce Clarke et des photos transmises par l’asbl IBUKA.

Une génocide toujours au coeur de l'actualité (avril 2005)
Il y a maintenant onze années que l’abominable fut commis au centre de l’Afrique. Un génocide y fut planifié et organisé contre tout un peuple. Avec le silence des Occidentaux. Avec la complicité de certaines de leurs puissances… Un film rappelle cette tragédie.

Rwanda 1994-2009 : du racisme au génocide (avril 2009)

 


© Photo : Bruce Clarke