RésistanceS 04-08-2007

Contre-révolution, national-catholicisme et extrême droite


Marcel De Corte,
idéologue belge de l’Etat fort


Professeur de philosophie à l’Université de Liège jusqu’en 1975, il fut l’un des plus illustres disciples belges de Charles Maurras, idéologue antisémite français des années 1930. Partisan acharné du national-catholicisme, des dictateurs Salazar et Pinochet, Marcel De Corte fut également le « compagnon de route » de l’extrême droite activiste. De nos jours, il reste pour elle une référence majeure.


En septembre 1975, Marcel De Corte accorde une interview au Front de la jeunesse. Elle est publiée dans la rubrique « Europe-Jeunesse », animée par cette organisation néofasciste, dans le journal maurassien belge Le Nouvel Europe magazine – Document : Archives RésistanceS. (Cliquez pour agrandir)


Né le 20 avril 1905 à Genappe et mort le 19 juin 1994 à Tilff, Marcel De Corte fut l'un de ces quelques intellectuels belges qui s’engagèrent dans les rangs de l'extrême droite. En particulier dans ceux de la droite catholique intégriste fidèle à l’enseignement idéologique de Charles Maurras. Du milieu des années 1930 et jusqu'à son décès, Marcel De Corte fut l'un des plus fidèles disciples en Belgique de cet idéologue français d’extrême droite.

Professeur de philosophie à l'Université de Liège de 1931 à 1975, Marcel De Corte est également l'auteur de nombreux ouvrages de théories philosophiques et politiques : La liberté de l'esprit dans l'expérience mystique (publié en 1933), Incarnation de l'homme - Psychologie des moeurs contemporaines (1942), Philosophie des moeurs contemporaines (1944), Du fond de l'abîme - Essai sur la situation morale de notre pays au lendemain de la Libération (1945), Essai sur la fin d'une civilisation (1949), Mon pays où vas-tu ? Philosophie et histoire de la crise belge de 1950 (1951), L'homme contre lui-même (1962), L'intelligence en péril de mort (1969)...


Lefebvre, Salazar et Pinochet
Dans un article publié en 2005 dans la revue de l’association liégeoise les Territoires de la Mémoire, l’historien Julien Dohet rappelle au sujet de Marcel De Corte : « Convaincu dès l’âge de 14 ans par les thèses de Charles Maurras, il collabore régulièrement à partir de 1931 à la revue catholique de droite Revue catholique des idées et des faits où il publie en 1939 un texte qui reprend la thèse familière dans la droite catholique des Juifs comme peuple déicide. À l’exception de la mise sur pied d’un éphémère Institut d’études corporatives en avril 1941, De Corte se cantonnera à son rôle académique pendant la guerre » (1). Au sujet du parcours politique de De Corte, Julien Dohet précise encore dans son article : « c’est principalement à partir des années 1950 qu’il affichera ouvertement ses idées droitières, collaborant de 1955 à 1966 à l’hebdomadaire néo-maurassien La Nation française ainsi qu’à divers périodiques vichystes et catholiques intégristes tout en encensant le régime portugais de Salazar », un régime de type dictatorial, faut-il le rappeler.

C’est lors de la « Question royale », qui secoua la Belgique en 1950, que le philosophe maurrassien belge effectivement prendra publiquement parti. Il adhère au comité national du Rassemblement des patriotes, un mouvement politique apparu « le 13 août 1950, pour défendre ''le Roi et le Prince'', dresser ''une barrière contre le communisme'' et continuer à harceler les parlementaires », note l'historien liégeois Francis Balace (2). Gérard Hupin, autres personnalités de ce Rassemblement des patriotes, cofondra l’association des Amis belges de Charles Maurras.

Au milieu des années 1960, Marcel De Corte se rapproche des traditionalistes catholiques maurrassiens, conduits par monseigneur Lefebvre et opposés au Concile de Vatican II. Tenu de 1962 à 1965, ce concile avait permis la modernisation et l’adaptation de l’Eglise catholique à son époque. Le professeur liégeois de philosophie en deviendra un de ses plus importants détracteurs. Pour participer à la « croisade » contre le laxisme des autorités vaticanes, il poursuit plus que jamais sa collaboration à divers titres de la presse politico-religieuse intégriste. Sa signature se retrouve ainsi dans le Bulletin indépendant d’information catholique (Bidic), un périodique animé par le noyau fondateur de la branche belge de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, le mouvement religieux de monseigneur Lefebvre depuis 1970. A cette même époque, De Corte est aussi un partisan acharné des dictateurs portugais et chilien, Salazar (qu’il connaît d’ailleurs personnellement) et Pinochet, dont la base doctrinale se repose sur une partie de l’héritage national-catholique, si cher jadis à Charles Maurras.

Avec d'autres défenseurs de l'Occident chrétien, il figure dans le comité de patronage de la Ligue internationale de la liberté (Lil). Fondée en 1966, la Lil est la section belge d'un réseau international anticommuniste où se retrouvent des représentations de la droite parlementaire, radicale et subversive. Dans une perspective de large alliance pour combattre le communisme, ce réseau a aussi des contacts avec des organisations néonazies.

Au milieu des années 1970, Marcel De Corte est suggéré - comme d’autres « personnalités », tel l'écrivain liégeois Alexis Curvers - pour rejoindre le comité de parrainage de Forces nouvelles, un nouveau parti politique d’ultra droite en formation. Soutenu par la direction du mensuel Le Nouvel Europe magazine d’Emile Lecerf et une partie du CEPIC (l’aile conservatrice du Parti social-chrétien), Forces nouvelles a pour objectif d’unifier les divers courants et groupes de la droite pure et dure. Le Front de la jeunesse (FJ), une organisation néofasciste fondée à l’Université de Liège en 1974, est de la partie. Malgré les ambitions de départ, le nouveau parti n’arrivera jamais à se structurer et plombé par des conflits internes, il finira par imploser vers 1977. Plusieurs de ses initiateurs maintiendront le contact au sein d’une mouvance politique toujours animée autour du Nouvel Europe magazine et fédérée sur des bases restées communes : l'anticommunisme, la méfiance vis-à-vis des structures de l’Etat et des politiciens, un discours antisocial, nationaliste, xénophobe… Marcel De Corte restera lui aussi présent dans cette mouvance politique. Comme en témoigne son interview - retrouvée dans les archives de RésistanceS - publiée dans les pages réservées au FJ du Nouvel Europe magazine, du mois de septembre 1975.


Encart de promotion (à droite) dans Le Nouvel Europe magazine pour Forces nouvelles. En 1975, Marcel De Corte fut suggéré pour parrainer ce nouveau parti unitaire de la droite réactionnaire, intégrant également les néofascistes du Front de la jeunesse – Document : Archives RésistanceS.


Partisan de l’Etat fort
Lors de cet entretien, le membre du Front de la jeunesse qui va recueillir les propos du professeur d’université constate que dans son bureau un portrait de Charles Maurras se trouve. De Corte affirme alors : « Je suis maurrassien mais je ne crois plus à la monarchie. Notre roi actuel, Baudouin, est certainement un brave homme dans l’intimité mais ce n’est pas un Roi. Il se laisse mener par le bout du nez par la reine qui, comme tous les Espagnols, considère le pape comme Dieu sur terre » (3).

Connu pour ses thèses catholiques traditionalistes opposées aux directives de Vatican II, il poursuit : « Le clergé a toujours regroupé une certaine lie en son sein ; plus aujourd’hui que jamais, d’ailleurs. (…) L’Eglise est en pleine décomposition par la faute du clergé qui se jette avec empressement dans les bras du communisme, le plus féroce ennemi qu’il ait jamais eu. Un ennemi qui est aussi un rival car le socialisme est la plus gigantesque hérésie jamais sortie du christianisme. Quelle transformation depuis Vatican II ! ». Au sujet de l’Eglise, il précise également ceci : « Ce n’est pas d’elle que viendra une renaissance, mais bien plutôt des mouvements politiques ». Très critique à l’égard des partis politiques classique, Marcel De Corte déclare : « Ce qu’il nous faut, c’est un Etat fort, un Etat qui restaure l’autorité et rétablit des relations naturelles entre ses différentes composantes ».

Dans ce même interview, le philosophe liégeois va plaider en faveur du dictateur chilien Augusto Pinochet : « Pour moi, 90 % de l’estime que je lui accorde est due au fait que Pinochet a éliminé un régime marxiste, ce qui est déjà un très grand point en sa faveur ».


Charles Maurras, le principal idéologue français antisémite d'extrême droite de l'entre-deux-guerres, fut la référence politique majeure du philosophe belge Marcel De Corte. Ce dernier garde toujours de nos jours une poignée de disciples chez les intégristes nationaux-catholiques, en France comme en Belgique.


Un contre-révolutionnaire toujours de référence
Après avoir quitté sa charge académique à l’Université de Liège en 1975, durant sa pension Marcel De Corte va continuer le combat politique dans lequel il s’était engagé plus de quarante ans plutôt. Ses livres se diffusent alors toujours dans les cercles, certes restreint, de l’extrême droite catholique intégriste. Les mouvements de cette dernière feront souvent appel à ses compétences intellectuelles et à son soutien moral pour diverses initiatives

C’est ainsi qu’en 1989, le nom de Marcel De Corte va réapparaître au sein de la liste des parrains du « Comité belge 15 août 1989 ». Cette structure militante est alors mise en place par Dismas, la maison d’édition qui réédita, en 1987, L'Intelligence en péril de mort, un des livres cultes de Marcel De Corte.

Spécialisées dans la diffusion d’ouvrages religieux et politiques d'auteurs d’extrême droite et antisémites (4), les éditions Dismas, avec le « Comité 15 août », ont le projet d’organiser une campagne de propagande contre le bicentenaire de la Révolution française de 1789. Marcel De Corte ne sera pas le seul à soutenir cette initiative contre-révolutionnaire… (5).

Depuis 1989, les interventions du philosophe liégeois se sont raréfiées. Lors de son décès en 1994, peu d’échos furent publiés dans la presse nationaliste pour évoquer la mémoire de cet intellectuel national-catholique intégriste. Néanmoins, son héritage idéologique s’est transmis, en coulisses, jusqu’à aujourd’hui. En 2005, plusieurs de ses disciples eurent le projet de fêter le centième anniversaire de sa naissance. Ils se réuniront pour finir en novembre de l’année dernière à Bruxelles.

L’initiative de se rendez-vous nostalgique revient à l'association Belgique & Chrétienté, bien connue des lecteurs de RésistanceS. C'est Alain Escada, son président, qui ouvrit les « travaux » de cette journée célébrant le philosophe liégeois maurrassien devant un petit public, une cinquantaine de personnes, essentiellement du troisième âge. L'abbé Lorans, le conférencier vedette de ce petit événement, tenta de démontrer l'importance de la sauvegarde des écrits de De Corte pour comprendre le monde d'aujourd'hui. Dirigeant de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X lefebvriste, cet ecclésiastique intégriste confirma l'importance intellectuelle de Marcel De Corte dans le combat politico-religieux toujours mené aujourd'hui.

Prit également la parole lors de ce rassemblement, Gérard Picard, le créateur d'un site Internet belge, « L'antidote », consacré entièrement à Marcel De Corte. Sur son site, de larges extraits d'ouvrages de ce philosophe de l’Etat fort national-catholique et plusieurs de ses chroniques publiées, dans les années 1950, dans le quotidien La Libre Belgique sont mis en ligne. Permettant ainsi au corpus idéologique de Marcel De Corte de rester actuel pour les nouvelles générations militantes disciples de Charles Maurras.

Manuel ABRAMOWICZ


Notes :

(1) Julien Dohet : « L’extrême droite n’a jamais cessé d’exister », article in Aide-Mémoire, trimestriel des Territoires de la mémoire, n°32, avril-juin 2005.
(2) Francis Balace : « Le tournant des années soixante, de la droite réactionnaire à l'extrême droite révolutionnaire », chapitre 1 de la deuxième partie du livre collectif De l’avant à l’après-guerre - L’extrême droite en Belgique francophone, éditions De Boeck-Université, Bruxelles, 1994, p. 122.
(3) Marcel De Corte : « Comment lutter contre les barbares d'aujourd'hui ? », interview dans « Europe-Jeunesse », rubrique du Front de la jeunesse publiée dans le mensuel Nouvel Europe magazine, n°64 (31e année), septembre 1975, pp. 51 à 53.
(4) Dans le catalogue n°58, daté de décembre 1991, des éditions belges Dismas (installées à Haut-le-Wastia, près de Dinant), il est alors possible de se procurer des livres d'Abel Bonnard (ancien ministre du gouvernement collaborationniste vichyste), de Robert Brasillach (écrivain français pronazi durant l'occupation allemande), de François Brigneau (ex-milicien collaborationniste puis dirigeant de l'extrême droite d’après-guerre), d'Henry Coston (publiciste antisémite professionnel), de Léon Degrelle (chef de Rex, principal parti belge d'extrême droite dans les années 1930, puis général de la SS wallonne et pour finir leader d'un mouvement néonazi européen), de monseigneur Lefebvre (dirigeant de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, mouvement catholique intégriste), de Jean-Marie Le Pen (président du Front national français), de Charles Maurras (cofondateur de l'Action française, idéologue de l'« antisémitisme d'Etat »), du maréchal Pétain (dirigeant et dictateur de l'Etat français), de Jacques Ploncard d'Assac (intellectuel d'extrême droite, spécialiste des thèses complotistes, réfugié à la Libération au Portugal salazariste)... Les patrons des éditions Dismas, Alain Valéry Aelberts et Jean-Jacques Auquier, dans les années 1970 avaient dirigé une autre maison d'édition, les éditions du Baucens, alors considérée comme néonazie.
(5) Les autres membres d'honneur du « Comité belge 15 août 1989 » étaient, selon un article de la revue CelsiuS (n° 18, avril 1989, p. 11) : Arkady d'Arian (fondateur du Bulletin indépendant d'information catholique Bidic -, collaborateur du Nouvel Europe magazine et membre des Chevaliers de Saint-Michel et de Saint-Georges, un ordre chevaleresque catholique intégriste), Alexis Curvers (écrivain liégeois, rédacteur au Bidic, suggéré pour rejoindre le comité de parrainage de Forces nouvelles, un parti d'ultra droite en formation au milieu des années 1970, collaborateur du quotidien national-catholique français Présent), Philippe François (supérieur en Belgique de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X), André Jones (professeur émérite de l'Université catholique de Louvain, ancien président de Pro Vita, un groupe de pression anti-IVG d'extrême droite), Rosalie de Mérode (membre de la direction de Pro Vita), Florent Peeters (professeur à l'Université de Gand, spécialiste de la subversion antimarxiste, membre de la Ligue internationale de la liberté, du Cercle des Nations, de Pro Vita...), René de Radigues Saint Guedal de Chennevière (membre de la direction de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X)...


© RésistanceS – Observatoire belge de l'extrême droite – www.resistances.be – info@resistances.be – Article mis en ligne le 4 août 2007.


 

Charles Maurras et ses disciples

Idéologue français d’extrême droite et antisémite professionnel dans l’entre-deux-guerres, Charles Maurras (1868-1952) a eu de nombreux disciples en Belgique. Depuis les années 1930 à nos jours.

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