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Vive la liberté !

Il y a des jours, tout de même, où je désespère du succès de cette société « multiculturelle » qui se construit, bon an mal an, sous nos cieux de grisaille. Lorsque, par exemple, l’un de mes contemporains me taxe d’incorrigible naïve parce que je refuse de voir ce qui est à ses yeux une évidence : l’incompatibilité indépassable de notre culture, de nos valeurs, et des leurs, à eux, maghrébins, arabes, musulmans – c’est pareil, de toutes façons, pensent-ils, oubliant qu'il est des maghrébins laïques, des arabes catholiques, des musulmans belges "de souche", etc.. Ou lorsque j’entends des propos prétendument frappés au coin du bon sens, venant étayer un racisme très ordinaire. Ou encore, et c’est là que je veux en venir, lorsque je vois certains simili-religieux fanatisés venir mettre en péril les libertés auxquelles je tiens tant, la démocratie qui m’est chère, bref, en deux mots : les acquis essentiels de notre société.

C’est ma faiblesse : lorsque j’entends parler de restriction des libertés, je me cabre. Interdire le foulard à l’école ? Illico je bondis, indignée de ce que je perçois comme une atteinte à la liberté individuelle, outre les incontestables relents discriminatoires qu’elle recèle eu égard à la tolérance infinie dont on fait preuve depuis toujours chez nous pour les adeptes, fussent-ils les plus réactionnaires, du catholicisme ou du judaïsme.

Et pourtant – et sans me dédire aucunement de l’opinion que je viens d’exposer, ni d’ailleurs de ma conviction que l’interdiction du foulard constitue une attitude déplorable sur le plan tactique, en ce qu’elle renforcera encore sous peu la ghettoïsation scolaire –, certains éléments me forcent, ces temps-ci, à reconsidérer la chose.

Ainsi, l’instrumentalisation palpable, par des groupuscules fanatisés tels le PCP – ce parti politique ouvertement antidémocratique, qui a récolté, tout de même, plus de 2 % des voix aux dernières élections – dont sont victimes des jeunes filles désireuses de porter le foulard. Ainsi, le mépris agressif qu’expriment de plus en plus ouvertement certains jeunes mâles, désireux sans doute de réaffirmer une pseudo supériorité naturelle que notre société occidentale avait mise à mal, à l’encontre de celles qui, quelles que soient d’ailleurs leurs origines, choisissent de jouir bel et bien de la liberté que la société belge leur offre.

Car permettre le port du foulard dans la sphère publique DOIT impérativement s’accompagner de la possibilité réelle pour les femmes et jeunes filles qui le souhaitent de ne pas s’en couvrir, ou même de l’enlever. Et ce, sans être le moins du monde déconsidérées, ostracisées, insultées ou répudiées. Qu’une femme se sente impudique si elle montre ses orteils ou ses cheveux, pourquoi pas ? Mais que cela s’accompagne de l’opprobre et du mépris jetés sur celles qui placent leur pudeur ailleurs, et souhaitent, aux beaux jours, exposer gambettes, chevelure, nombril ou toute autre partie de leur anatomie que bon leur semblera et que la loi leur autorise, c’est inacceptable.

Je ne souhaite ni l’intégration ni l’assimilation. Mais que perdure le droit à l’indifférence. Que cette liberté qui existe ici, pour chacun, ne soit pas remise en question par une minorité d’excités ayant fait leur fer de lance d’un islam taillé à leur fascisante mesure.

Car, qu’ils soient politiquement organisés ou pitoyablement manipulés – l’un et l’autre étant d’ailleurs cumulables –, ceux-là ont l’arrogance de s’attaquer à ce qui fait toute la valeur de notre société, oubliant sans doute que la police des mœurs qu’ils pratiquent, outre qu’elle est aux antipodes d’une démocratie qu’ils utilisent tout en la sabordant, a fait sous d’autres cieux infiniment plus de victimes que d’heureux.

Ceux-là sont mes ennemis, au même titre que les extrémistes du Vlaams Blok, du FN et de leurs trop nombreux avatars. Parce que, comme ces derniers, ils se servent de la liberté inhérente à la démocratie pour mettre en péril cette fragile et précieuse démocratie. Parce que, comme les fascistes de chez nous, ils construisent leur discours sur la peur : peur de l’autre et de sa culture, peur de perdre les acquis souvent fantasmatiques de leur société d’origine, peur du changement. Parce qu’ils sont dangereux pour tous ceux – belges « de souche » ou d’adoption – qui, précisément, goûtent en Belgique une liberté qu’aucun mollah, ayatollah ou autre dictateur « inspiré » ne permettra jamais.

À ceux-là, bien plus qu’aux jeunes filles qui se cramponnent aujourd’hui à leur foulard comme au symbole de leur différence et de leur liberté, j’ai envie de dire : « Messieurs, laissez votre religion au vestiaire. Elle n’a rien à faire ici. C’est une affaire privée, qui ne regarde que vous et avec laquelle nous ne souhaitons pas avoir affaire. »

Mais la laïcité de l’Etat est-elle chose suffisamment acquise en Belgique pour que pareil discours soit seulement pensable ? Nous avons un parti catholique et des écoles catholiques généreusement subventionnées par l’Etat, sans oublier les cours de religion dispensés au sein même de l’enseignement officiel. Comment et au nom de quoi pourrions-nous dès lors exiger que la religion musulmane reste une affaire privée ?

Nadia Geerts
Professeur de morale dans l’enseignement secondaire de la Ville de Bruxelles
Chroniqueuse pour RésistanceS
1er juin 2003

Ce texte a été publié dans le Vif/L'Express de ce 20 juin 2003, en page 27 (rubrique "Idées")

Voici une zone libre proposée par le site RésistanceSNadia Geerts (membre de notre rédaction) vous proposera sa chronique. Une chronique où seront critiqués des événements essentiels ayant rythmé notre actualité. Sans pudeurs ni tabous.

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