HOME

 

Foulard musulman à l'école

Et si le MRAX faisait fausse route ?

À l’époque où, adolescente, j’arborais fièrement de multiples badges – on ne parlait pas encore de pin’s – témoignant de mes opinions politiques et autres idéaux, la direction de l’école secondaire que je fréquentais alors m’a fermement enjointe à laisser mon attirail militant au vestiaire, c’est-à-dire à la maison.

Prétendre que j’aie alors, du haut de mes quinze ans, accepté de bonne grâce ce que je percevais alors comme une scandaleuse limitation de ma liberté d’expression serait mentir. Parallèlement, jamais mes professeurs ne m’ont cependant fait taire lorsque j’exposais en classe mes idées, mes valeurs, mes convictions. Et a posteriori, je me dis qu’ils m’ont peut-être rendu service en m’imposant ainsi d’argumenter, de débattre, bref de confronter mes points de vue avec ceux d’autrui plutôt que de me laisser me retrancher derrière mon uniforme rebelle qui court-circuitait le dialogue bien plus qu’il ne le favorisait.

S’agissant des jeunes filles voilées, le Mouvement contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie (MRAX) prétend aujourd’hui qu’il s’agit d’une intolérable atteinte à leur liberté d’expression, et plus particulièrement à leur liberté religieuse (*).

Ni foulard ni autres signes
Outre que la liberté religieuse ne m’a jamais paru devoir s’exercer prioritairement, au niveau des rituels et autres pratiques cultuelles, dans l’enceinte de l’école, et ce sous peine de compromettre rapidement toute velléité d’enseignement, il ne me semble pas que les convictions de ces jeunes filles soient, de par le refus du foulard, interdites d’expression. Tout au plus leur demande-t-on de les exprimer d’une manière différente, compatible avec la vie scolaire.

Mais en quoi, me direz-vous, le port du foulard est-il incompatible avec la vie scolaire ? Tout d’abord en ce qu’il manifeste que de prétendus préceptes religieux sont supérieurs au règlement qui vaut pour tous. Et il faut être d’une grande naïveté pour ne pas voir qu’une école où coexisteraient demain des islamistes fondamentalistes, de fervents trotskistes, des adeptes du naturisme, des admirateurs d’Hitler et des Amish – tous arborant fièrement les signes extérieurs de leur conviction – générerait bien plus de conflits qu’elle ne susciterait d’échanges constructifs. Donc, dans un souci d’égalité, n’accordons pas aux jeunes musulmanes ce que nous serions bien en peine d’accorder ensuite à d’autres communautés tout aussi convaincues de la justesse de leur cause.
Ensuite, parce qu’il suggère que, même dans l’enceinte de l’école, les hommes et les garçons sont de dangereux prédateurs contre lesquels il convient de se prémunir en n’excitant pas leurs regards libidineux, et les femmes et jeunes filles des proies sexuelles potentielles sommées de témoigner par une vêture ad hoc de leur respectabilité sans tache.

Rappelons le rôle de l'école
Or, l’école, même si elle est, de fait, le lieu d’innombrables rencontres de toutes natures, se veut d’abord et avant tout un lieu d’apprentissage, un creuset où l’on forme des citoyens et citoyennes dont les multiples appartenances identitaires sont secondaires et susceptibles d’être transcendées. On ne vient pas à l’école, en d’autres termes, en tant que musulman, communiste, protecteur des baleines ou amateur de pêche au harpon, mais en tant qu’élève, et je serais même tentée d’écrire : en tant qu’homme. Ce qui implique de laisser, autant que faire se peut, ses particularismes au vestiaire pour s’ouvrir, toujours autant que faire se peut, à quelque chose qui soit de l’ordre de l’universel, et que l’école a pour vocation de transmettre.

Ce « vestiaire » limite-t-il la liberté ? Sans doute, dans un premier temps. Mais de toute évidence, il permet dans un second temps une liberté plus grande, qui est celle que confère un relatif anonymat.

Les signes d’appartenance, en effet, sont des étiquettes que l’on se colle – de manière plus ou moins volontaire d’ailleurs dans le cas du foulard – et qui nous enferment. L’enseignant qui est face à ses classes doit présupposer chacun de ses élèves ouvert à l’altérité, curieux d’apprendre et disposé à mettre en question ses préjugés, ses convictions et ses tabous en les mesurant à l’aune de la rationalité dont l’école se veut un vecteur – oserais-je dire : un temple ? Et comment pourrait-il le faire devant une élève voilée de pied en cap, signifiant par là qu’elle est, avant tout, une bonne musulmane respectueuse des dogmes et préceptes de sa religion, voire un objet de convoitise sexuelle bien plus qu’un être humain digne de respect ?

Est-ce manquer de respect envers les convictions religieuses de ces jeunes filles que de leur demander d’ôter leur voile ? A mon sens, c’est bien plutôt leur envoyer un message libérateur. Dans l’enceinte de l’école, en effet, elles sont libres. Libres de vivre leur foi ou de s’en distancier, libres de vivre une vie de jeunes filles occidentales émancipées ou de lui préférer une vie plus conforme à celle que, sans doute, leur milieu d’origine rêve pour elles. Libres de s’empresser de remettre leur voile au sortir de l’école, ou au contraire de se réjouir plus ou moins secrètement de pouvoir l’ôter lorsqu’elles y entrent.

Le seul argument recevable, à mon sens, concernant la question du voile, est celui « du moindre mal ». Si l’école poursuit comme but l’émancipation par l’instruction, peut-être est-ce en effet un moindre mal que des jeunes filles assistent voilées aux cours, plutôt que d’être « instruites » à la maison par des précepteurs que leurs parents auraient soigneusement sélectionnés en fonction de leur respect des préceptes religieux.

Mais il reste que l’autorisation du voile ne contribuera certainement pas, à mon sens, à l’édification d’une société réellement multiculturelle. Ce que nous préparons là, c’est au contraire une société où les diverses communautés risquent fort de coexister sans plus se mêler, tant on aura encouragé, au nom de la sacro-sainte tolérance, l’enfermement dans les différences.

Ecoles ghettos : stop ou encore ?
Quant à l’argument du MRAX lié à la nécessité de combattre les écoles ghettos, j’y souscris entièrement. Rien n’est plus malsain, en effet, que la situation actuelle, où quelque écoles se voient transformées en ghettos islamisants, choisies pour leur règlement d’ordre intérieur « tolérant » bien plus que pour la qualité de leur enseignement, tandis que les autres usent du filtre du même règlement pour façonner ou perpétuer d’autres ghettos.

À quand, dès lors, l’interdiction de tout signe ostentatoire d’appartenance religieuse, philosophique ou politique, et ce, dans toutes les écoles de l’enseignement officiel ?

Nadia GEERTS (**)
© RésistanceS – Bruxelles – Belgique – www.resistances.be / info@resistances.be - 10 septembre 2005

(*) Voir http://www.mrax.be/article.php3?id_article=227
"Liberté de porter ou non le foulard à l'école ", article et argumentaire du MRAX publiés sur son site Internet, le 6 septembre 2005.
(**) Chroniqueuse pour RésistanceS, Nadia Geerts est également professeur de morale à la Ville de Bruxelles.


Voici une zone libre proposée par le site RésistanceSNadia Geerts (membre de notre rédaction) vous proposera sa chronique. Une chronique où seront critiqués des événements essentiels ayant rythmé notre actualité. Sans pudeurs ni tabous.

Nadia a publié récemment un livre chez Labor: "L'ecole à l'epreuve du voile" Plus... (15/9/2006)

Quand l'extrême droite dénonce l'intégrisme (islamique évidemment) 20 décembre 2007
Du racisme et de l'islamophobie 23 décembre 2006
Y a pas de problème... 7 septembre 2006
Y en a marre texte de Nadia Geerts publié dans le Journal du Mardi du 9 décembre 2003
Foulard musulman à l'école. Et si le MRAX faisait fausse route? 10 septembre 2005
Intimidation, harcèlement, insultes, menaces : Le fascisme ? Des idées, mais surtout des méthodes ! (février 2005)
Il est né le nouveau VB (décembre 2004)
Repli communautaire : attention danger ! (juin 2004)
J'aimerais qu'on m'explique (juin 2004)
Quelques considérations sur l’antiracisme (mai 2004)
Sale temps pour les racistes  (décembre 2003)
Cordon sanitaire : In Memoriam ?  (novembre 2003)
Voteront, voteront pas (octobre 2003)
Vive la liberté (juin 2003)
Fachos, machos and Co(ns) : même combat (mai 2003)
Quels cons ! (mars 2003)
Les taupes (novembre 2002)
Des pygmées exposés dans un parc animalier (aout 2002)
Sommet de Séville : cherchez l'humain (juin 2002)
Amère victoire (mai 2002)
Dimanche noir en France (avril 2002)
Racisme: deux poids, deux mesures (février 2002)
Extrême droite droit de vote et populisme (décembre 2001)