RésistanceS.be 24-01-2010

A l'ombre du tango et de la croix gammée


Nazis et Amérique du Sud : une vieille complicité


Dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, beaucoup de criminels nazis sentent qu’il est temps de fuir pour échapper aux poursuites de la justice. Si certains tentent seuls d’organiser leur évasion, bon nombre d’entre eux vont bénéficier de véritables filières qui leur permettront de se cacher pendant des décennies à l’ombre des dictatures sud-américaines où, en échange de leur tranquillité, ils rendront de «menus services».

Par Laurent D’Altoe


Dirigeants du IIIe Reich et chef de l'Église catholique durant la Deuxième Guerre mondiale. Des milliers de nazis, criminels de guerre pour beaucoup, ont trouvé refuge en Amérique latine, avec le soutien de réseau d'évasion catholique et les services secrets des États-Unis.

D’emblée, comme le font remarquer M. Aarons et J. Lofus : «Il est absurde de croire que 30 000 fugitifs nazis aient pu gagner l’Amérique du Sud à bord de quelques U Boot encore en état de marche à la fin de la guerre ou qu’ils aient pu se lancer seuls dans cette hasardeuse traversée et l’organiser sans aucune aide extérieure » (1).

Après la défaite de 1945, les filières d'exfiltration des chefs et autres combattants du IIIe Reich hitlérien furent donc nombreuses. Parmi les plus connues, on peut citer celle mise en place par Odessa, l'organisation secrète des SS fondée au lendemain de la guerre, ou encore «Die Spinne» et «Ratlines».

Mais dans ce que l’on peut appeler la «première vague», les réseaux gravitant autour du Vatican ont joué un rôle central. A la fois par opportunisme ou par anticommunisme viscéral, des personnalités ecclésiastiques telles que monseigneur Aloïs Hudal ou encore le père Krunoslav Draganovic prêteront main forte aux nazis désirant fuir la justice internationale. Ils aideront notamment Franz Stangl et Ante Pavelic. Commandant du camp d’extermination de Treblinka, Stangl trouva refuge au Brésil de 1951 à 1967. Pavelic, le dirigeant de l'État indépendant de Croatie pro-nazi durant la Guerre 40-45, s'exila en Argentine en 1945 et y restera jusqu'en 1957.

Autre acteur important des filières d'évasion, les services de renseignements américains (CIC, OSS – l'ancêtre de la CIA actuelle -...). Dans le cadre de la «guerre froide» contre les soviétiques et de la lutte internationale contre le communisme, les États-Unis vont recruter des officiers de la SS et d'autres piliers du régime allemand qui vient d'être vaincu. D’anciens nazis allemands seront utilisés, dès la fin des années 1940, pour apporter leur savoir-faire, sur le continent sud-américain, à des dictatures anticommunistes soutenues par Washington. Le cas le plus illustratif est celui de Klaus Barbie, le chef du Sicherheitsdienst à Lyon, le service de renseignements de la SS, connu également sous le surnom du «boucher de Lyon».


La fuite des nazis en Amérique latine, avec l'aval des États-Unis, a régulièrement fait la Une de l'actualité. Comme le montrent ces couvertures de France-Soir de 1972, celle du Nouvel Observateur et son article sur les rapports entre l'ex-SS Klaus Barbie, surnommé le «boucher de Lyon», et la CIA – Doc. Archives RésistanceS.be


Tout le monde gagne…
Mais pourquoi l’Amérique du Sud ? Deux éléments d’explication peuvent être avancés : d’une part, l’éloignement de l’Europe de ce continent très vaste qui permettait également de se cacher sans trop de difficultés, malgré les recherches internationales. D’autre part, les régimes autoritaires de droite mis sur pied en Amérique du Sud pour contrer le communisme ont souvent accueilli avec bienveillance des personnages qui ont pu rendre des «services» à ces régimes pendant de nombreuses années. L’’exemple le plus frappant de cette collusion étant sans conteste la fameuse «colonie Dignidad» qui servit de sinistre lieu d’interrogatoire sous la dictature chilienne de Pinochet (voir ci-dessous notre encadré).

L’Argentine du dictateur Peron ne fut pas en reste puisqu’elle accueillit, après la guerre, le SS-Obersturmbannführer Adolf Eichmann. Cet artisan de la «solution finale» sera aidé en 1950 par le réseau Odessa qui lui permettra, après un périple en Autriche, puis en Italie, de gagner l’Argentine, avant d’être repéré, puis enlevé en 1960 par les Israéliens. Il sera jugé en mai 1960 en Israël et pendu le 31 mai 1962 (2).

Autre exemple tristement célèbre : Josef Mengele. Ce médecin sadique pratiquera les expériences les plus horribles sur des prisonniers du camp d'extermination d’Auschwitz. Après le conflit, il s’enfuira lui aussi en Argentine. Les dirigeants argentins de l’époque refuseront d’ailleurs plusieurs demandes d’extradition en provenance d’Allemagne de l’Ouest. Il fuira ensuite au Paraguay puis au Brésil. L’exhumation de son cadavre dans ce pays, en 1985, confirme que ce sordide individu serait mort en 1979.

On se doit aussi de rappeler le rôle important d’un homme comme Alfred Stroessner (3). D’origine allemande, il grandira dans la société paraguayenne ouvertement pro-fasciste des années 1930-1940, notamment sous la dictature du général Morinigo. Suite à un coup d'État en 1954, Stroessner instaure sa propre dictature et ce, jusqu’en 1989. Le Paraguay de Stroessner constituera donc un excellent refuge pour les nazis en fuite. Des anciens de la Gestapo (la police politique de l'Allemagne nazie) aideront d’ailleurs la police locale dans ses basses besognes.

Parmi les «bouchers» nazis ayant bénéficié de cette protection, citons un cas très connu : Eduard Roshman. Responsable de l’assassinat de 40 000 Juifs en Lettonie, il s'exila d'abord en Argentine, et trouvera finalement un refuge plus sûr à Asuncion, la capitale paraguayenne. Roshman n'y sera jamais inquiété.


Passant en revue ses troupes, le général Pinochet. Il fut un des protecteurs des anciens nazis allemands en fuite après la guerre en Amérique latine.

Les derniers
Parmi les tous derniers criminels nazis supposés encore en vie et recherchés (4), certains se trouveraient encore en Amérique du Sud, tel Harry Mannil, âgé aujourd'hui d'environ 88 ans. A son sujet, l'hebdomadaire français L’Express mentionnait en octobre dernier : «Ancien membre de la police politique estonienne pendant la guerre, il est accusé d’avoir arrêté des juifs et des militants communistes qui furent livrés aux nazis et exécutés. Interdit de séjour aux États-Unis, à partir de 1990, Mannil a fait fortune au Vénézuela où il résiderait depuis les années 50. Collectionneur d’art, l’ancien collaborateur nazi est le mécène de fondations culturelles en Estonie et au Vénézuela. La justice estonienne l’a blanchi des accusations de crime contre l’humanité» (5).

De son côté, le Hongrois Sandor Kepiro (94 ans) a fui deux condamnations et s’est réfugié en Argentine pendant près de cinquante ans. Ayant le mal du pays et profitant sans doute de la réhabilitation de l'extrême droite dans son pays d'origine, Sandor Kepiro est retourné vivre en 1996 à Budapest. Alors qu’il est actuellement sous le coup d’une nouvelle enquête, la Serbie demande à présent son extradition. Capitaine de gendarmerie, il était, le 23 janvier 1942 à Novi Sad, parmi les responsables du massacre de 1200 Juifs, Serbes et Roms.

A l’heure où se déroule en Allemagne l’un des tous derniers procès concernant un criminel nazi, celui d’Ivan Demjanjuk (88 ans), il n’est jamais inutile de rappeler qu’il existera toujours des régimes antidémocratiques de par le monde prêts à accueillir les pires assassins, pour peu que ces derniers puissent servir leurs intérêts.

A ce titre, on ne peut que reprendre à notre compte la conclusion émise, il y a plus de dix ans, par Gérard Devienne :

«Les dictatures du continent latino-américain utilisèrent la compétence des vaincus de la guerre dans leur croisade anticommuniste, mais que penser de l’attitude du Vatican ? Quels intérêts inavouables justifient que le Saint-Siège ait soustrait à la justice quelques uns des pires assassins que l’histoire ait engendrés ? Plus que jamais, il convient d’éclairer le rôle obscur de Pie XII» (6).

Effectivement, cette partie de l’histoire contemporaine reste encore à écrire…

Laurent D’Altoe


Nazisme, pédophilie et dictature chilienne

 

< Paul Schaefer, dirigeant pédo-nazi protégé sous Pinochet

 

 

Né le 4 décembre 1921, Paul Schaefer (ou Schäfer) fut caporal dans l’armée allemande sous le IIIe Reich. Après la guerre, il devient pasteur et se réintègre dans l'Allemagne démocratique. Au début des années 1960, il prendra cependant la route de l'exil. Non pas à cause de son passé sous le nazisme, mais pour des faits d’abus sexuels sur des mineurs...

Arrivé au Chili en 1961, il y fonde la «colonie Dignidad». Cette colonie est une vaste propriété s’étendant sur quelque 16 000 hectares, dans une zone montagneuse près de la ville de Parrala et présentée comme une ferme « modèle ». Elle va surtout servir de paravent à de nombreuses activités délictueuses : trafic d’armes, fraudes diverses... La «colonie Dignidad» fut également utilisée comme un centre de détention et de torture sous la dictature de Pinochet (1973 à 1991). Cet endroit servira aussi de refuge pour bon nombre de nazis en fuite.

En 1996, Paul Schaefer est à nouveau accusé d’abus sexuels sur mineur. Après le scandale suscité par cette affaire, le fondateur de Dignidad s’enfuit du Chili. A cette époque, il est aussi accusé de tortures commises sous la dictature du général Pinochet. Faisant l’objet d’un mandat d’arrêt international, il est finalement arrêté en 2005 en Argentine.

Le pédophile nazi sera condamné le 24 mai 2006 par la justice chilienne à vingt ans de prison. Sans être un ancien responsable du IIIe Reich de premier plan, Paul Schaefer est emblématique des liens étroits qui ont uni les dictatures sud-américaines et les anciens serviteurs du IIIe Reich.

L.DA


Notes :
(1) Mark Aarons et John Loftus, «Des nazis au Vatican», Olivier Orban éditions, 1992, p.115.
(2) Voir à ce sujet l’ouvrage «Le procès Eichmann» d’Annette Wieviorka publié en 1989 aux éditons Complexe, dans collection «La mémoire du siècle».
(3) Voir notamment à ce sujet Jacques Serieys : «Alfred Stroessner, cas type du général pro-américain de culture fasciste», article mis en ligne le 28 août 2009 sur le site du Parti de gauche Midi-pyrénées.
(4) Voir à ce sujet l’article «Les 10 criminels nazis les plus recherchés», mis le ligne le 23 octobre 2009 sur le site de l’hebdomadaire L’Express (www.lexpress.fr).
(5) Ibidem.
(6) Gérard Devienne : « Les nazis de la Pampa», L’Humanité, du 5 mai 1998.


© RésistanceS.be – web-journal de l'Observatoire belge de l'extrême droite – www.resistances.be – info@resistances.be – Article mis en ligne le 24 janvier 2010.

 

 


Sur l'auteur de l'article

Laurent D'Altoe est né en 1967 à Charleroi. Il est diplômé en journalisme et communication de l'Université libre de Bruxelles (ULB). Chargé de l'actualité internationale, il a travaillé au «Journal de Charleroi-Le Peuple». Après un passage au Commissariat général aux réfugiés et apatrides (CGRA), section Balkans, il est devenu le responsable d'une asbl de valorisation des initiatives économiques en Entre-Sambre et Meuse. Depuis 2007, il coordonne les activités d’éducation permanente du Cepag, un centre de formation de la FGTB. Laurent D'Altoe est encore l'auteur de nombreux articles, de nouvelles littéraires, d'un roman et d'études, dont l'une consacrée au travail obligatoire (STO) dans la région gerpinnoise, publiée en 1992 par le Centre d’études Guerres et Sociétés contemporaines (Ceges). Depuis le début de 2010, il collabore à RésistanceS.be, le webjournal de l'Observatoire de l'extrême droite.



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