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Dans les coulisses de l'extrême droite francophone

LES NOUVEAUX CROISES
DE LA RENAISSANCE EUROPEENNE

La Nouvelle Droite belge des années septante est-elle de retour ? Dans l'ombre de la droite nationaliste francophone, une nouvelle structure organise, depuis 1998, une " certaine vie culturelle ". Elle est l'héritière du GRECE-Belgique. Elle est également liée au milieu néonazi français. Petit historique d’une nébuleuse intellectuelle très active.

En octobre 1998, à Bruxelles, une nouvelle association politico-culturelle, les "Amis de la Renaissance européenne", est officiellement née. Située dans le giron de l’extrême droite francophone, initialement, elle devaient voir le jour au cours d’une conférence donnée par Pierre Vial, un idéologue français d’extrême droite (1). Conférence qui n’eut pas lieu, puisque arrivé à la Gare du midi de Bruxelles, l’orateur ne fut pas reconnu par le comité d’accueil belge. Furax sur ses hôtes, il reprit illico le TGV pour Lyon, sa ville natale. Mais revenons aux Amis (belges) de la Renaissance européenne.

Au Front de Féret
Cette association s’autoproclame comme étant un "groupement d’études et de pratiques ethnotopiques et indochtones pour l’enracinement dans les espaces humains" (sic). Une revue théorique du nom de "Renaissance européenne" est éditée par celle-ci. Son principal animateur est Willy Fréson. En 1974, ce dernier, étudiant en Histoire à l’Université de Liège, participa à la création du Front de la jeunesse. Co-auteur d’un hold-up pour renflouer les caisses d’un nouveau mouvement, il passa quelques années à l’ombre, avant de participer, en 1983, à la première tentative de création d’un " Front national ", sur le modèle de celui conduit en France par Jean-Marie Le Pen. Six ans plus tard, il sera à la base du parti nationaliste wallon AGIR, une dissidence du Parti des forces nouvelles (un groupuscule néonazi). En 1996, deux ans après l’implosion d’Agir, Fréson rejoindra le Front national de Daniel Féret. Il y dirigera la branche liégeoise de ce parti d'extrême droite, tendance "belgicaine", et sera ensuite promu "conseiller idéologique au Président".

L’éminence grise des Amis de la Renaissance européenne est Georges Hupin. Depuis 1996, il était lui aussi membre de la direction du Front national "orthodoxe". Hupin tenta d'y structurer une "école de cadres". Sans succès. Après l'échec électoral du FN aux élections de 1999 - et définitivement déçus du "frontisme" conduit par le docteur Féret - Georges Hupin et Willy Fréson fondèrent, en avril 2000, leur propre parti, le Bloc wallon. Le président de celui-ci sera Hupin. Cet intellectuel nationaliste n’est pas à sa première expérience politique. Son parcours personnel, nous permet d’aborder les zones d’ombre de l’Histoire de la Nouvelle Droite belge et celle de l’ancêtre direct des Amis de la Renaissance européenne.

A l’origine : la droite libérale maurrassienne et belgicaine
Dans les années 60, Hupin présidait déjà le Cercle des étudiants nationaux (2), une structure du Parti national belge (PNB). En 1965, il fut candidat sur les listes de cette petite formation libérale belgicaine inspirée par Charles Maurras, l’un des plus illustres idéologues du national-catholicisme et père du « nationalisme intégrale ». Le régime dictatorial d’extrême droite d’Augusto Salazar était, pour sa part, le mode d’emploi pour " sauver la Belgique " proposé par ce PNB (3). Suite aux échecs électoraux successifs du PNB, qui le conduiront à sa disparition, en 1972, Georges Hupin fondera un club de réflexion soi-disant métapolitique, le cercle Erasme qui sera ensuite rebaptisé en GRECE-Belgique.

Depuis 1969, en France, le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE) représentait le courant " Nouvelle Droite ". A cette époque, le GRECE agissait dans les coulisses de la droite radicale. Derrière l’aspect culturel, son réel objectif était de faire sortir l’extrême droite de son ghetto. L’entrisme au cœur de la droite classique faisait partie de ses méthodes. Empreinte d’un discours excessivement antisocialiste, ce club de réflexion était favorable, outre-Quiévrain, à l’union des partis libéraux, gaullistes et nationalistes. Le GRECE eut une influence certaine sur la ligne éditoriale du " Figaro ", le quotidien phare de la droite française. En Belgique, ce groupement comptera rapidement de nombreux partisans. En devenant la vitrine légale du GRECE dans notre pays, Georges Hupin fut l’un de ceux-ci.

Carrefour de la droite dure
Comme Hupin, la plupart des membres de la section belge provenaient de l’ultradroite belgicaine. Beaucoup venaient du Parti national belge déjà cité. L’un des premiers colloques grecistes, organisé le 24 novembre 1976, se fit en collaboration avec " la Nation Belge ". Ce mensuel avait été l’organe officiel du PNB et son directeur politique était l’avocat Gérard Hupin (l’oncle de Georges Hupin). Big boss du PNB, celui-ci avait fondé, en 1961, les " Amis belges de Charles Maurras ". Les " Amis de Robert Brasillach ", une autre association politico-littéraire revancharde, faisait également partie des intimes de " la Nation Belge " et du GRECE.

Le responsable de la section liégeoise du " groupement " était, quant à lui, un ancien résistant. Mais, avant la guerre 40-45, le même personnage avait milité dans la Légion nationale, une milice monarco-fasciste. Une bonne poignée des miliciens de cette légion rejoignirent, dans les années 60, le Parti national belge. D’autres animateurs du GRECE-Belgique provenaient de groupuscules d’extrême droite plus confidentiels : de Jeune Europe, du groupe " Révolution européenne " (dissidence d’ultradroite et raciste du premier), de la Jeune garde d’Occident, du Front nationaliste populaire (un groupuscule néorexiste mené par Jean-Robert Debbaudt, un ancien de la Brigade SS " Wallonie " et toujours à l’heure actuelle proche d’Hupin), du Front de la jeunesse... Le responsable de la diffusion de l’édition belge de " Nouvelle Ecole " (la revue doctrinale greciste) était alors Roeland Raes, l’actuel vice-président du Vlaams Blok.

Des autres liens étroits existaient avec " le Nouvel Europe magazine ", un mensuel qui orchestrait l’ensemble de l’extrême droite de l’époque et dont l’objectif était identique à celui du GRECE. Rien d’étonnant alors de retrouver dans cette nébuleuse, le CEPIC... l’aile conservatrice du Parti social-chrétien favorable à la création d’un grand parti de droite avec les libéraux les plus musclés (ceux influencés par Frédérick von Hayek, l’idéologue de l’économisme antisocial).

Idéologie à géométrie variable
Le GRECE-Belgique était singularisé par son combat pour une " nouvelle culture " (sic), son nationalisme européen, ses positions " tiercéristes " (préconisant une troisième voie entre le bloc américain et le bloc soviétique) ainsi que par sa nostalgie pour des personnages tels que les écrivains Henri de Montherlant et Louis-Ferdinand Céline, le philosophe de la guerre Carl von Clausewitz ou l’idéologue nationaliste Ernest Niekisch. Autre exemple de ses préoccupations intellectuelles : en 1979, son bulletin — qui portait le titre de " GRECE " de 1975 à 1977 puis de " Pour une renaissance européenne " — publia le compte rendu d’un congrès allemand qui venait de se tenir sur " les causes occultes de la Deuxième guerre mondiale " avec comme orateur, notamment, le négationniste anglais David Irving. L’auteur de l’article ne put s’empêcher de souscrire aux conclusions de ce congrès ciblant " des milieux influents en Pologne, en Tchécoslovaquie, en France et surtout dans les pays anglo-saxons comme étant les responsables de la guerre " (4).

L’organisation de conférences dont les thèmes étaient variés (les Grecs, l’Histoire du catholicisme, le protestantisme, le marxisme, la sociologie des révolutions, les actions subversives et révolutionnaires, l’impérialisme américain...) et la célébration de fêtes païennes furent les autres principales activités de la section belge. En collaboration avec le Cercle des étudiants libéraux, elle organisa aussi, en 1975, un colloque à l’ULB avec en " invité américain " un certain Jean-Marie Le Pen.

La disparition de la Nouvelle Droite ?
Malgré les motivations d’une partie de ses animateurs et le soutien de plusieurs mouvements d’extrême droite, le GRECE-Belgique allait petit à petit disparaître sous cette forme structurelle. Cet échec avait pour origine les références idéologiques et surtout religieuses antagonistes adoptées par ces néo-droitistes. Les conflits internes et les jalousies entre les nombreux prétendants à la direction du groupement furent son coup de grâce. A la disparition du GRECE-Belgique, vers 1982, certains de ses " soldats politiques " continuèrent le combat dans d’autres structures de la Nouvelle Droite, notamment à l’association l’Anneau (5), au cercle EROE et ensuite au Club du Beffroi.

Les deux premières étaient d’orientation "nationaliste - révolutionnaire " (liées à la Vlaamse Jeugd, le mouvement de jeunesse d’une amicale d’anciens SS flamands), la troisième deviendra la section belge du Club de l’Horloge (la scission nationale-libérale du GRECE). On retrouvera également, en 1993, un ancien du GRECE-Belgique à la direction de " Maugis ", une revue identitaire ardennaise. Juan Lemmens, un ancien député régional bruxellois FN, fit lui aussi un tour dans les rangs grecistes (6).

Depuis 1996, la plupart des groupes issus de la Nouvelle Droite belge ont disparu en tant que tel de la circulation. Seul, l’Anversois Luc Pauwels, le directeur de la revue flamand " Tekos ", représente encore officiellement chez nous le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne.

En France, après un virage idéologique, le GRECE a rompu définitivement avec la droite national-libérale et manifeste une vive hostilité envers le Front national de Jean-Marie Le Pen ou le Mouvement national républicain de Bruno Mégret. Il semble donc impossible que les anciens grecistes belges reconduits actuellement par Georges Hupin reprennent contact avec les Français de la Nouvelle Droite d’origine. D’ailleurs, les Amis de la Renaissance européenne sont étroitement liés à Terre et Peuple, l’association " identitaire " de Pierre Vial (revoir la note n° 1). Dont les " thèses volkischs " forment la colonne vertébrale doctrinale de celle-ci. Ces thèses sont également le socle du nationalisme allemand, celui qui revendiquait, sous le régime d’Adolf Hitler, un Etat fort constitué d’une " Communauté homogène " (c’est-à-dire d’une " race pure ").

Le contact de la Nouvelle Droite belge avec cet univers impitoyable n’est pas un hasard. Un dernier exemple en date ? Dans le numéro du printemps 2000 de la revue " Renaissance européenne ", un autre ami français sortait de l’ombre, Trystan Mordrel. Durant l’Occupation, le père de ce dernier menait une phalange nationaliste bretonne anti-française qui se rangea du côté des nazis. Dans les années 80-90, son digne fils dirigera pour sa part, à Paris, une librairie néonazie (par ailleurs soutenue par le régime islamique iranien !). Aujourd’hui, Trystan Mordrel est le directeur de " l’Autre Histoire ", une revue négationniste éditée en Bretagne. Comme on peu l’observer, avec de telles références, la Nouvelle Droite belge n’a rien de nouvelle. Même histoire, mêmes références et mêmes amis que jadis.

Manuel ABRAMOWICZ

 

Notes :

1. Professeur d’Histoire du moyen âge à l’Université de Lyon III, Pierre Vial est surtout l’ancien dirigeant de l’aile raciste du GRECE. Groupement qu’il quitta, vers 1983, pour se rapprocher d’un groupuscule néofasciste avant d’adhérer pour finir au Front national français. En hiver 1998, il participa à la tentative de putsch pour renverser Jean-Marie Le Pen. Depuis lors, Vial anime la tendance radicale (et païenne) du Mouvement national républicain de Bruno Mégret. Il avait aussi fondé, en 1994, Terre et Peuple, un mouvement " identitaire " qui continue aujourd’hui à préparer " intellectuellement et physiquement " les " Gaulois " (les Français de souche !) à la " Guerre ethnique " à venir, selon Vial, dans les prochaines années. Depuis quelques mois, une " Bannière wallonne " de Terre et Peuple existe. Avec le soutien de " nationalistes flamands ", elle est animée par les Amis de la Renaissance européenne. Mais, le " chef de guerre " Pierre Vial a d’autres amis en Belgique. Par exemple, son nom figurait encore dans la liste du comité d’honneur de " Kadath ", la revue " des civilisations disparues " éditée à Bruxelles. Pour plus d’informations sur Pierre Vial et son mouvement, lire l’enquête publiée dans "RésistanceS", n° 5, hiver 1998, pp. 8, 9 et 10.

2. Le Centre des étudiants nationaux (Cen) fut fondé, en février 1962, autour du Parti national belge. Près de trente ans après, en 1990, un nouveau Centre des étudiants nationaux sera mis sur pied à l’Université libre de Bruxelles. La vocation de ce nouveau Cen était de rassembler les rares étudiants proches du Front national de Daniel Féret. Le chef en était Olivier Delfosse, fondateur au même moment du Cercle des étudiants révisionnistes !

3. Sur le passé politique de Georges Hupin et le Parti national belge, nous avons consulté le " Courrier hebdomadaire du CRISP ", n° 642-643, 26 avril 1974, pp. 15, 16, 19 et 26.

4. Dirk Van den Bosch, " Culture et liberté ", in " Pour une renaissance européenne ", n° 29, été 1979, p. 229.

5. L’association l’Anneau (qui était également le nom de la revue éditée par elle), a changé de nom en 1996. Désormais, elle agit sous le nom de Thule Sodalitas, un " groupe de combat " (sic) jusqu’à présent lié au Front nouveau de Belgique (FNB), mais également en contact avec les Amis de la Renaissance européenne. Concernant le curriculum politique de son " gourou ", Ralf Van den Haute lire la revue " RésistanceS ", n° 0, mai 1997, p. 15.

6. Juan Lemmens est notamment l’auteur avec Georges Hupin d’un article sur la symbolique des labyrinthes publié dans le n° 35, septembre-octobre 1980, de " Pour une renaissance européenne ".

Article modifié et réactualisé le 27 août 2000. Source : "RésistanceS", n° 5, hiver 1998, pp. 6-7.

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