RésistanceS 15-06-2006

Tour d'horizon et analyse

Extrême droite et antifascisme en Belgique

Par Manuel Abramowicz (RésistanceS)

 

RésistanceS sur les antennes de RTL-Tvi, le 15 mai dernier.


Au coeur de l'Europe, la Belgique est habitée par l'une des extrêmes droites les plus redoutables. Grâce à des discours populistes, antisociaux, racistes, nationalistes et antipolitiques, elle représente en Flandre plus de 24 % de l'électorat. A Bruxelles et en Wallonie, l'extrême droite, pourtant toujours à l'état groupusculaire, ne cesse de s'incruster aux élections. Face à elle, les antifascistes restent mobilisés. Plusieurs organisations sont heureusement toujours actives sur le terrain.

La Belgique est l'un des plus petits Etats de l'Union européenne. Le pays est connu sous de multiples facettes. L'une de celles-ci est malheureusement la présence d'une extrême droite parfaitement bien implantée sur l'échiquier politique.

Depuis près de vingt ans, le Vlaams Blok (VB, Bloc flamand en français) - aujourd'hui rebaptisé Vlaams Belang (VB, Intérêt flamand) -, incarnation parfaite de l'extrême droite contemporaine, est intégré dans le quotidien de l'actualité politique de notre pays. Le VB va de succès électoral en succès électoral. Lors de chaque élection, ses gains en voix sont en augmentation. Aujourd'hui, il représente plus de 24 % de l'électorat de la Région flamande. Il est le deuxième parti politique le plus important en voix dans cette dernière et le premier dans la ville d'Anvers.

Fort de ce succès, le VB bénéficie d'un rôle de nuisance maximum. Les autres partis politiques flamands agissent tous, de manière régulière, en fonction du danger que représente directement le VB pour leur propre pérennité politique. L'agenda du Vlaams Blok-Belang est ainsi imposé à l'ensemble de la classe politique. Mais pourquoi le VB est-il devenu si fort ?

Les raisons du succès du VB
Ce parti est apparu en 1978 sous la forme d'un cartel électoral rassemblant les purs et durs du nationalisme flamand de droite. Ces derniers étaient pour la plupart des dissidents de la Volksunie, le parti historique du « mouvement flamand ». La première raison de la « force » du VB réside donc dans son appartenance à un important mouvement identitaire. Parti indépendantiste, il revendique la disparition de l'Etat belge et la création d'un nouveau pays : la Flandre. Il n'est pas le seul. Les thèses séparatistes sont effectivement portées dans toutes les formations du Nord du pays. Ce que dit le VB au sujet de l'avenir institutionnel de la Belgique est également partagé par beaucoup d'autres. Ce parti, certes d'extrême droite, reste un membre important du « mouvement flamand ». Il fait en quelque sorte partie de la famille. D'où, sans doute, la difficulté en Flandre de le combattre correctement.

Le succès du VB est aussi lié à la situation actuelle des partis démocratiques agissant dans un contexte global bien particulier. Contrairement à ce qui se passe dans la plupart des pays européens, il y a systématiquement une large coalition pour diriger la Belgique. Les différences entre la droite et la gauche n'existent pas vraiment. Les repères et les identifications idéologiques sont extrêmement solubles. De plus, des tensions communautaires légendaires (entre francophones et néerlandophones) rythment systématiquement l'activité gouvernementale. L'absence de clivage gauche-droite est remplacée par des surenchères nationalistes.

L'équilibre politique est toujours précaire. Les partis flamands de la majorité (le VLD libéral et le SP.A social-démocrate) sont obligés de composer avec leurs homologues francophones. Ces derniers sont sans cesse caricaturés chez les plus radicaux du mouvement flamand et considérés comme étant les verrous à faire sauter pour que la Flandre se sépare de la Belgique. Les partis d'opposition (au niveau fédéral), le VB et le CD&V (sociaux-chrétiens, aujourd'hui associés aux ultranationalistes de la NVA) profitent de cette situation, qui évolue également sur fond de crise sociale, produisant jour après jour de nouvelles inégalités au sein de la population. La protestation à l'égard de ceux qui sont au pouvoir ne cesse d'augmenter. Au bénéfice de l'extrême droite.

La puissance actuelle du VB a également une origine endogène. Le Vlaams Blok-Belang est un parti fondamentalement bien organisé. Structuré sur un modèle hiérarchique classique des formations d'extrême droite, il déploie ses tentacules, via des organisations périphériques, dans toute la société. Ce qui lui permet de toucher en permanence un public large, composé de militants, de sympathisants, d'actuels et futurs électeurs. Sachant que son ascension électorale se base sur l'addition de voix aux origines sociologiques diverses, le VB tient un discours opportuniste s'adressant, par slogans et simplismes, à un électorat composite. Il peut ainsi toucher un grand nombre d'électeurs potentiels. Dans la réalité, ce parti reste égal à lui-même et fidèle à ses origines national-fascistes.

VB surpuissant, FN groupusculaire, mais...
Du côté francophone, l'extrême droite est très faible au niveau organisationnel. Si en Flandre, un seul parti est détenteur du leadership de l'extrême droite, la situation diffère de l'autre côté de la frontière linguistique. En régions bruxelloise et wallonne, le Front national n'est pas le seul à être en lice pour s'accaparer les voix destinées à l'extrême droite; d'autres petites formations (souvent issues de dissidences du FN) existent. Depuis toujours, l'extrême droite francophone est caractérisée par sa division interne, son état groupusculaire et l'impossibilité de se rattacher à une identité nationale bien précise (le nationalisme belge ou wallon n'est en aucune manière comparable au nationalisme flamand ou français). Ces facteurs singularisant le FN et ses concurrents empêchent pour l'heure la création d'un véritable parti d'extrême droite équivalent au VB.

Cependant, au niveau électoral, l'extrême droite francophone s'impose de plus en plus. Ses scores locaux peuvent être élevés, voire très élevés, comme dans le canton de Charleroi (plus de 18 % aux élections régionales de 2004). Ne pouvant s'arc-bouter sur un « mouvement nationaliste » (colonne vertébrale du corpus doctrinal du fascisme, du nazisme, de l'ultradroite...), le FN profite néanmoins de la mauvaise situation socio-économique et de ses conséquences au quotidien sur la vie des citoyens.

Force est de constater, une fois de plus, que l'extrême droite en général grandit toujours en période de crise, d'incertitude et de déséquilibre du pouvoir politique. Elle désigne les « coupables » (les politiciens, les immigrés....) et propose des solutions simples (« ya-ka ») pour résoudre les problèmes de notre société. Par un discours rigide, protectionniste et ultradroitiste, elle rassure également les « bourgeois » refusant toute solidarité avec les victimes de la crise socio-économique et craignant, pour leur sécurité immédiate, les conséquences de cette crise (délinquance, incivilité, élargissement du chômage à de nouvelles couches sociales...).

Même origine idéologique
Quant à leur profil, si les partis d'extrême droite se sont adaptés au système politique d'aujourd'hui, il n’en reste pas moins qu'en dessous du verni d'honorabilité de bon aloi dont ils se couvrent, leur nature idéologique intrinsèque est toujours identique. Le VB et le FN belge, comme le FN français, le NPD allemand, le FPÖ autrichien ou le BNP britannique, proviennent du même milieu politique. Ils ont été fondés par d’anciens partisans du Troisième Reich, des néofascistes et/ou des néonazis. Un exemple parmi beaucoup d'autres : le manifeste de fondation du VB a été inspiré par celui de Were Di, un cercle regroupant des anciens collaborateurs nazis, dont le but est de poursuivre le combat entamé durant l'occupation nazie. Plusieurs fondateurs du VB proviennent de la direction de Were Di, comme d'autres organisations ouvertement néonazies, antisémites et négationnistes. Les liens du VB avec la nébuleuse néonazie sont toujours d'actualité, malgré les tentatives négationnistes visant à occulter ceux-ci.

Les programmes politiques officiels des formations d'extrême droite témoignent de la survivance de l'héritage idéologique reçu de leurs « géniteurs ». La « loi du sang », l'organisation inégalitaire de la société et un système d'apartheid sont les références essentielles de leur corpus. L'adaptation politique de l'extrême droite à notre époque n'est que stratégique. Cette adaptation fait partie d'un plan de prise de pouvoir, selon la stratégie du « Cheval de Troie ».

Que faire ?
Face à cette stratégie, les deux partis flamands de la majorité fédérale (VLD et SP.A) semblent être de plus en plus affaiblis. Défavorisés par leur participation continuelle au pouvoir, ils produisent chaque année de nouveaux déçus de leur politique gouvernementale. De plus, l'image du monde politique « classique » est souvent déforcée par des scandales politico-judiciaires défrayant la chronique. Pour empêcher l'accès de l'extrême droite au pouvoir, un cordon sanitaire lui est imposé depuis près de quinze ans. Mais ici et là, ce « cordon » se lézarde maintenant en Flandre, où des hommes politiques revendiquent ouvertement sa suppression dans le but d'associer le VB au pouvoir.

L'objectif officiel est de le mouiller politiquement, après les élections communales d'octobre 2006. Se basant sur l'exemple autrichien, l'espoir des partisans de la rupture du cordon sanitaire est que, sorti de l'opposition, le VB se déforce une fois intégré dans une majorité communale et déçoive alors une partie de son électorat. Mais rien ne garantit une telle issue. D'autant plus que ce scénario – dont le résultat est invérifiable aujourd'hui - reste en réalité pour beaucoup une belle excuse. En effet, dans les milieux les plus conservateurs et nationalistes flamands (composés également d'une partie du patronat), une grande alliance national-flamande de droite - associant le VB - est préconisée pour contrer les socialistes, les syndicats et les mouvements sociaux. L'objectif des partisans de la rupture du cordon sanitaire n'est donc pas de déforcer le VB en le mouillant au pouvoir, mais de profiter de son « cheptel » électoral pour constituer cette « nouvelle force politique » d'ultradroite favorable à l'indépendance complète de la Flandre.

A l'opposé, une minorité dans le Nord du pays et la majorité en Communauté française revendiquent des mesures radicales pour contrecarrer la poussée électorale des représentants actuels du fascisme, de la droite populiste, raciste et antisociale. Une de ces mesures serait la suppression de la dotation publique aux partis antidémocratiques (revendiquée par les socialistes et écologistes francophones et néerlandophones, les libéraux et les démocrates humanistes francophones, ainsi que plusieurs organisations antiracistes). Une autre mesure serait d'interdire carrément le VB et le FN.

Sur le plan juridique, actuellement, une interdiction des partis d'extrême droite est impossible. La suppression momentanée de leur financement public est quant à elle très difficile. De plus, aucune de ces mesures ne vaincra à long terme ces partis qui ont déjà à plusieurs reprises prouvé leur habileté à contourner les obstacles mis à leur progression.

Antifascistes : toujours présents !
De leur côté, les militants antifascistes de terrain sont toujours en activité. En Flandre, dans les années 70 et 80, l'ensemble des sections locales du Front antifasciste (AFF) formait un véritable mouvement de masse capable de mobiliser des milliers de militants et sympathisants. Lors de manifestations populaires, l'AFF se confrontait à l'extrême droite de l'époque, alors composée essentiellement de groupes paramilitaires spécialisés dans les actions violentes contre leurs ennemis. Le combat était un « combat de rue ». L'ascension vertigineuse du VB après les élections législatives de 1991 a changé la nature du combat. De la rue, il passa à un combat purement politique, dont les batailles se livrent en général dans les assemblées parlementaires. Le profil différent entre les militants antifascistes historiques (dont l'action est extra-parlementaire) et les « nouveaux fascistes » (dont l'action se développe dans des assemblées parlementaires) déplaça la lutte sur d'autres lieux et avec d'autres « armes ».

Ce changement de cap, ainsi que le désarroi généralisé des démocrates face à la montée en puissance du Blok et sa banalisation dans les paysages politique et médiatique ont eu des conséquences négatives sur les capacités de mobilisation des mouvements antifascistes. Néanmoins, aujourd'hui, ils existent toujours. Moins nombreux que jadis, ils sont de proximité et se sont orientés vers des activités basées sur des campagnes de sensibilisation et d'information. Les antifascistes agissent ainsi en direction du monde politique afin qu'il reste combatif à l'égard du « fascisme parlementaire », désormais présent au coeur du système démocratique. Contraintes de s'adapter à l'aggiornamento de l'extrême droite, les organisations antifascistes se sont à leur tour transformées.

Formé de militants de terrain et de militants de l'information, le mouvement antifasciste reste riche de sa pluralité. Des campagnes rassemblant la majorité du monde associatif (organisations locales, syndicats, fédérations, associations militantes, cercles culturels...) sont régulièrement mises en place. Ne se confrontant plus directement aux partis et organisations d'extrême droite, ces campagnes s'adressent, par une stratégie intelligente, aux électeurs des partis liberticides. Objectif : les dissuader de voter pour le VB, le FN...

Parmi ces campagnes, alliant des actions pédagogiques et une pression sur le monde politique, citons : « Extrême droite, non merci ! », « Pour que Vive la démocratie », « La cible, c'est toi ».... Localement, des fronts et groupes antifascistes existent encore : à Bruxelles, à Namur, à Liège, à Anvers, à Gand... D'autres se réactivent au moment opportun. Sur les campus universitaires du pays, les étudiants vigilants contre l'extrême droite sont encore nombreux et lorsque l'occasion se présente, la mobilisation peut être importante, notamment grâce au savoir-faire militant des organisations de la gauche radicale.

Et puisque le combat contre l'extrême droite est aussi un combat qui se gagnera par l'information, plusieurs médias alternatifs et autonomes sont nés pour s'opposer aux nouvelles formes de la « bête immonde ». Du côté francophone, sur Internet, il y a notamment RésistanceS, et du côté néerlandophone Blokwatch.

Contre l'extrême droite : une politique globale et radicale
Le travail des antifascistes est nécessaire. Aujourd'hui plus que jamais. Cependant, contre l'extrême droite, il faut surtout des réponses politiques. L'antifascisme n'est pas un programme politique. Dès lors, sa nécessité réside dans ses capacités de sensibiliser le plus grand nombre à la vigilance contre les dangers que représentent les partis de la haine pour nos libertés. Les antifascistes doivent également lutter contre l'influence de l'ultradroite liberticide sur le reste du monde politique. La lutte antifasciste est une lutte contre des structures organisées (le VB, le FN...), mais surtout contre leurs idées. Qui peuvent à tout moment être récupérées par d'autres politiciens.

La victoire sur l'extrême droite électorale ne sera définitive que lors de l'adoption d'une politique globale et radicale qui ne s'attaque pas en premier lieu à elle, mais qui s'attaque de front aux raisons de ses succès politiques : les inégalités et l'insécurité sociales. Avant d'arriver à cette politique, l'antifascisme reste utile et nécessaire. Imaginons un instant où nous en serions aujourd’hui si ce dernier n'avait pas été présent...

Manuel ABRAMOWICZ
Coordinateur de RésistanceS (www.resistances.be) et auteur, notamment, du « Guide des résistances à l'extrême droite » (éditions Labor, Bruxelles, 2005).

© RésistanceS – www.resistances.be – info@resistances.be – Article mis en ligne le 15 juin 2006

RésistanceS invité au Parlement européen

Le texte figurant à gauche est le texte de l'intervention de Manuel Abramowicz, coordinateur de la rédaction de RésistanceS, faite à la conférence internationale « 60 + 1 ans d'antifascisme en Europe ».

Celle-ci fut organisée par la Fédération internationale des Résistances – Association antifasciste (FIR), organisation mondiale regroupant près de deux millions d'anciens résistants antinazis de la Seconde Guerre mondiale.

La conférence de la FIR se déroula devant des délégations venues d'Allemagne, des Pays-Bas, d'Italie, d'Angleterre, de Grèce, de Hongrie, des Etats-Unis, de Russie... le 12 mai dernier, à Bruxelles, au Parlement européen.


Sommaire de cette intervention

– Les raisons du succès du VB
– VB surpuissant, FN groupusculaire, mais...
– Même origine idéologique
– Que faire ?
– Antifascistes : toujours présents !
– Contre l'extrême droite : une politique globale et radicale


Pour poursuivre le combat

Pour plus d'informations sur le mouvement antifasciste en Belgique :

En néerlandais
Anti-fascistisch front
Blokbuster (site antifasciste de gauche radicale)
Blokwatch (réseau d'informations anti-VB)
Charta 91
Hand in Hand (organisation antiraciste)

En français
Campagne « La cible, c'est toi »
Campagne « l'extrême droite est innacceptable »
Campagne « Pour que vive la démocratie »
Campagne de l'asbl «Vlaams belang»
Namur antifasciste
RésistanceS (média d'informations contre l'extrême droite)

En français et néerlandais :
Campagne « Extrême droite, non merci! »