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Réflexion

Que faire contre le Blok ?

Que faire contre le Vlaams Blok (et les autres partis d'extrême droite) ? Quelles sont les stratégies possibles ? La banalisation ou la contre-offensive ? La dénonciation du racisme du Blok ou la dénonciation de l’ensemble de son programme politique ? Les démocrates sont divisés et l’extrême droite ne cesse de progresser électoralement en Belgique. Ce texte qui propose quelques pistes a été  d'abord publié, en néerlandais, le 24 novembre 1998 (sept ans après le dimanche noir) dans la page opinion du journal de Morgen et dans le quotidien francophone Le Soir le 26 novembre.

Ces dernières semaines, de multiples opinions ont été exprimées en ce qui concerne le développement des stratégies à mener contre l'extrême droite en général, contre le Vlaams Blok en particulier. Globalement et en résumé, on a pu distinguer un clivage entre les partisans d'une stratégie dure et ceux qui pensent qu'on ne peut pas pousser le Blok dans un rôle de martyr. La stratégie dure signifie l'application stricte du cordon sanitaire, l'arrêt du financement public du Blok, le refus d'accès aux bâtiments publics...

De nombreux hommes politiquespensent que cette radicalité entraînerait le Blok à s'installer dans un rôle de martyr et qu'il pourrait, le moment venu, en tirer un profit électoral. Certains, s'auto-proclamant "spécialistes de l'extrême droite flamande", ont même inventé une expression devenue très à la mode dans le milieu politique flamand : "Il ne faut pas victimiser le Blok"!

Au cours des nombreux débats télévisés, ainsi que dans les éditoriaux et tribunes libres, on a pu constater que la plupart des adversaires de la stratégie dure réduisent souvent la lutte contre l'extrême droite à une lutte contre le racisme. Pour ne laisser aucun malentendu : le racisme est et reste un crime contre l'humanité et chacun a le devoir de le combattre, toujours et partout. Toutefois, comme stratégie contre l'extrême droite, il apparaît complètement inefficace. Dans un ouvrage récent, "Face au Front national - arguments pour une contre-offensive" (1), le chercheur français, Pierre-André Taguieffargumente : "La dénonciation des tendances racistes et xénophobes du Front national sont certes indispensables, mais l'expérience a montré qu'elle ne suffisait pas à détourner les électeurs du vote FN". En Belgique nous le savons : le même constat joue au niveau du Vlaams Blok. Effectivement, le bilan de vingt années d'une stratégie douce contre le Vlaams Blok - ou de non victimisation et d'antiracisme - n'a pas empêché de faire du Blok ce qu'il est aujourd'hui : un parti qui totalise 35 représentants dans nos parlements, 34 dans les conseils provinciaux et près de 200 dans 84 conseils communaux en Flandre. Quel profit électoral !

L'expérience nous a montré que, si on reprend le thème du racisme comme terrain de combat - thème préféré du Blok -, nous nous trouvons d'emblée dans une démarche défensive car fatalement obligés de formuler une réponse au slogan "notre peuple d'abord". Et dans la bouche d'un blokker, ce slogan se diffuse en deux secondes; par contre notre discours antiraciste, intellectuel (donc compliqué), demande au moins une ou deux heures de développement ! Les médias ne laissent ni la place, ni le temps pour un tel développement et le Vlaams Blok part alors gagnant. De plus, on perd souvent de vue que le racisme du Blok n'est pas un but, mais bien un moyen. Pour s'en convaincre, il suffit de lire "Onze grondslagen", son programme de base. Dont le but final est l'installation d'un régime "mené par une élite naturelle", c'est-à-dire un régime dictatorial.

La classe politique, les médias, l'enseignement et le monde associatif ont dans ce domaine une grande responsabilité : expliquer clairement ce que veut le Vlaams Blok pour "notre peuple d'abord". Il suffit de lire les textes de ses congrès pour pouvoir montrer à "notre peuple d'abord" quel sortce parti réserverait aux femmes, aux syndicalistes, aux jeunes, aux chômeurs, aux pauvres, à la presse, à la culture contemporaine...

Sur différents fronts
La théorie de victimisation ainsi que la réduction de la lutte contre l'extrême droite à une stratégie antiraciste sont basées sur de l'improvisation, voire sur de l'ignorance. Aucune recherche scientifique n'a été menée, jusqu'à présent, dans ce domaine en Belgique. Les seuls travaux pertinents émanent d'un chercheur hollandais. Sur demande du gouvernement des Pays-Bas, Jaap Van Donselaar (Université de Leiden) a examiné et évalué les mesures prises par les autorités pour contrer l'extrême droite dans cinq pays européens, l'Allemagne, la France, le Royaume-Uni, la Belgique et les Pays-Bas (2). Au cours d'une séance académique organisée à Scheveningen pour la remise de son rapport au gouvernement, l'auteur a fortement souligné la faiblesse de la politique belge en cette matière.

Une des conclusions les plus importantes de son enquête montre que seule une approche répressive sur différents fronts donne de véritables résultats. L'application stricte de l'arsenal juridique disponible est principale. Evidemment, l'auteur fait référence à la loi qui régle le financement des partis politiques, la loi contre le racisme, la loi sur le négationisme, la loi sur les milices privées, sans oublier le pacte culturel. Il va de soi que cela implique la nécessité de correctionnaliser d'urgence les lois sur le racisme et sur le négationisme. Dans de pareils cas, il s'agit très souvent d'écrits, donc de délits de presse.

La même enquête relève encore que mettre sous pression les organisations d'extrême droite donne de très bons résultats. De plus : l'effet martyr ne joue pas ou presque pas. Dans le cas d'une politique répressive contre l'extrême droite on constate que les tensions internes entre les différentes tendances augmentent. On remarque aussi un combat entre "radicaux" purs et durs et "radicaux soft" en termes de ligne de défense. Cela entraîne forcémment un affaiblissement, tant de la cohésion interne, que de leur force de frape vers l'extérieur. Pour reprendre les mots de Jaap Van Donselaar : "On n'a pas transformé en martyr adorable Schonhüberet Janmaat (nda : anciens leaders respectifs de l'extrême droite allemande et hollandaise) quand les autorités les ont attaqués avec force, mais plutôt en bergers paniqués ne pouvant garder la meute en pagaille". Cela s'est d'ailleurs vérifié par les résultats en forte baisse de leurs partis aux dernières élections.

La responsabilité des autorités reste entière pour ce qui relève de la mise en place d'une véritable politique sociale qui évite toute exclusion sociale dans le sens le plus large du terme. Pauvreté et exclusion sociale sont le pain béni de l'extrême droite. Cela n'empèche pas que ces mêmes autorités se doivent d'être les garantes d'une application stricte du cordon sanitaire autour des partis qui veulent démolir la démocratie. Il est donc impératif que la démocratie arrête de financer et de soutenir logistiquement des organisations qui veulent enterrer cette même démocratie.

Hugo Gijsels, Manuel Abramowicz et Wim Haelsterman
Auteurs de nombreux livres et travaux sur les extrêmes droites belges.

Notes :

(1) Pierre-André TAGUIEFF et Michèle TRIBALAT, "Face au Front national - Arguments pour une contre-offensive", éditions La Découverte, Paris 1998.

(2) Jaap VAN DONSELAAR, "De Staat paraat ? De bestrijding van extreem-rechts in West-Europa", Uitgeverij Babylon-De Geus, Amsterdam 1995.