RésistanceS 20-04-2008

Pour mieux comprendre


Skinheads, mythe et réalité

 


Paris, début des années 1990, défilé paramilitaire des naziskins des Jeunesses nationalistes révolutionnaires (JNR). Les JNR se chargaient alors du service d'ordre du Parti nationaliste français (PNF), une dissidence néonazie du Front national de Jean-Marie Le Pen – Photo extraite du Forum du PNF.


Depuis les années 1980, les skinheads (crânes rasés) font régulièrement la Une de l'actualité. Au programme : violences de rue, ratonnades contre des immigrés, culte du nazisme... Blood & Honour (B&H), une organisation skinhead internationale, propose régulièrement – notamment en Belgique, devenue sa plaque tournante - des concerts de musique à la gloire du nazisme. Les skinheads aux allures paramilitaires, en révolte contre la société, provoquent des réactions horrifiées à leur encontre. Ils font peur. Inquiètent la « bourgeoisie tranquille».

Mais qui sont-ils réellement ? Tous des brutes épaisses au service de l'extrême droite BCBG ? Des nouveaux SA, les membres des troupes d'assaut du parti nazi d'Hitler dans les années 1920-30, issus du prolétariat allemand ? Ou alors des jeunes en recherche d'identité forte dans un monde déséquilibré ? Des rebelles manipulés à des fins politiciennes par des partis politiques nostalgiques de l'Ordre nouveau ? Autre question essentielle : les « skins » sont-ils tous des nervis de la croix gammée ? RésistanceS, le journal de l'Observatoire belge de l'extrême droite, propose de mieux appréhender le phénomène skinhead. Et de corriger les nombreuses erreurs diffusées à leur sujet.

Par Manuel ABRAMOWICZ


L'imagerie des skinheads cristallise la représentation que l'on se fait de l'extrême droite dans son ensemble. Le « facho » d'aujourd'hui s’identifie-t-il désormais aux « crânes rasés » ? Une certaine presse a été séduite par cette vision carrée, manichéenne. Réduire le phénomène fasciste (adoptant quant à lui un look plutôt BCBG, bon chic bon genre) à un épiphénomène de « mode contestataire » est dangereux. D'autant plus qu'en Belgique, le mouvement skinhead est toujours resté marginal, malgré les reportages et « enquêtes » médiatiques consacrés au sujet, accrocheur il est vrai.

Une origine multi-ethnique
Le mouvement – culturel - skinhead est apparu à la fin des années 1960. Il est né en Grande-Bretagne dans les quartiers les plus défavorisés de la Working class. Son profil conjoncturel, en réaction aux hippies (considérés comme faisant partie de la culture bourgeoise), adopta une attitude de combat afin de mieux affronter les forces de l'ordre. Le mouvement fait alors partie intégrante de la culture ouvriériste (prolétarienne) britannique avec des connotations « exotiques ». Effectivement, la cohabitation entre ces jeunes fils d'ouvriers « autochtones » et les communautés extra-européennes, essentiellement jamaïcaine, va susciter une alliance tacite, autour de problèmes existentiels identiques et de la musique. Ils sont tous victimes de la crise économique endémique. Les skinheads écoutent dès leurs débuts du reggae et du ska (son dérivé rock jamaïco-anglais), premières musiques adulées par les crânes rasés. Ceux-ci inventeront même le logo du ska, un damier noir et blanc, caractérisant la synthèse entre la culture européenne et afro-antillaise. Un logo multi-ethnique, synonyme de l'amitié entre les peuples. Ils sont antiracistes et, par imitation, iront jusqu'à copier les attitudes des Rude boys, des bandes de jeunes jamaïcains.

Petit à petit, tout en continuant à écouter du reggae et du ska, les skinheads vont développer un style musical propre. La oï est née. Plus violente au niveau du son, elle annonce également la radicalisation politique du mouvement. Vers 1980, le tournant est décisif. L'extrême droite anglaise va s'intéresser à ses jeunes rebelles. Dans les stades de football, les partis et organisations néofascistes vont recruter, avec des slogans populistes, la « deuxième génération » skinhead. La crise s'accroît, les espoirs d'un mieux vivre disparaissent et les tensions augmentent entre autochtones et immigrés.

Les skinheads se divisent. Il y aura désormais ceux acquis au nazisme (les skinheads « NS », nationaux-socialistes, également désignés sous le vocable de naziskins, puis de boneheads) et les antiracistes, militant alors souvent à l'extrême gauche de l'échiquier politique. Ces derniers seront connus sous le nom de redskins.

Suite à des voyages à Londres (devenue la capitale du mouvement skin), des continentaux vont introduire à leur retour le « culte skinhead » en France et en Belgique. Dès la fin des années 1970, les premiers crânes rasés belges apparaissent chez nous. Notamment dans les tribunes des stades de football, puisque la présence de skins est signalée parmi les supporters de football. Ces derniers sont les ancêtres des sides, des hooligans actuels. Implantés pour la plupart à Alost, Anvers, Bruxelles, Charleroi, Gand, Liège, Ostende... les skinheads de Belgique sont rapidement approchés par divers groupes néonazis qui tentent de les intégrer dans leurs rangs. Pour les utiliser comme gros bras...

Les boneheads (skinheads nazis) sont les dissidents d'un mouvement issu de la culture ska, tolérante, multi-ethnique, progressiste et antiraciste. Dont les groupes phares de musique furent The Spécials et Madness, regroupant - comme le logo du ska - des blancs et des noirs – Documents-montage : RésistanceS / 2008.


Sous l'exemple d'Adolf Hitler
En Flandre, le Vlaams militanten orde (VMO, la plus importante organisation néonazie flamande) et par la suite surtout sa dissidence radicale, le Nationaal front (NF), tentent de séduire les quelques « meutes » skinheads implantées chez nous. Le VMO invite Skrewdriver, le groupe oï le plus subversif de la scène musicale anglaise. Apparu au début des années 1980, Skrewdriver, converti au nazisme le plus « orthodoxe », est à l'initiative de la politisation d'une fraction radicale du mouvement skin. Son leader, lan Stuart (ex-dirigeant local du National Front de Londres) souhaitait à cette époque mettre sur pied une véritable « légion skinhead » luttant pour la « survie de la race blanche », contre les étrangers, les communistes et les « sionistes » (c'est-à-dire, dans ses textes, les Juifs). Sa « légion skinhead » va se structurer au sein d'une nouvelle organisation, White Noise club. Cette dernière changera ensuite de nom pour devenir Blood & Honour (B&H, Sang et Honneur). Fondée vers 1987, cette structure idéologico-militante d'action politique, conduite par lan Stuart en personne, rassemble des naziskins venant pour la plupart du National Front anglais (NF), le principal parti d'extrême droite de l'époque. B&H peut donc être considéré comme une dissidence du NF. Stuart et ses « troupes » trouvant le NF trop mou, pas assez radical et surtout incapable de répondre aux réels enjeux, selon lui, des nationalistes purs et durs...

Pour B&H de Ian Stuart, il faut que les « Européens blancs » se préparent à la future « guerre des races » qui s'annonce. Et lorsqu'elle débutera, dans un très proche avenir selon sa théorie obsessionnelle, le chanteur-führer de Skrewdriver préconise dans un mensuel en 1988: « nous devrons être assez forts pour la gagner (...). Nous devons transmettre aux kids le message de Hitler, pour que la race blanche ne se fasse pas avoir. Il est notre chef spirituel, et nous porterons son message aussi loin que nous le pourrons. C'est la raison d'être de B&H ».

En été 1985, Stuart accorda une interview à la revue belge néonazie Euro-Forum (liée au VMO, dans la rédaction de laquelle ont retrouvait l'actuel dirigeant du mouvement francophone Nation). Celle-ci se chargea également de la vente en Belgique des disques de Skrewdriver. Stuart confirma en 1987 au quotidien flamand De Morgen être en bons termes avec le VMO, mais aussi avec le Vlaams Blok (l'actuel Vlaams Belang) et le Front de la jeunesse, l'organisation des jeunes militants du Parti des forces nouvelles (PFN, dont plusieurs cadres sont membres aujourd'hui de la direction du Front national et du Vlaams Belang bruxellois).

Du côté francophone, c'est le PFN qui exploita le mieux les bandes skinheads. Cette « infiltration » dans ce milieu donna toutefois lieu à diverses crises internes, débouchant notamment sur plusieurs défections parmi les dirigeants des Forces nouvelles. La présence de skins dans les locaux de ce groupuscule à Bruxelles se soldera par du grabuge important, lors de concerts ou de soirées privées. La personnalité d'un des chefs du PFN, D.G (nom connu de la rédaction), fut d'ailleurs mise en cause par les skinnazis voulant lui donner une « bonne leçon ». En effet, l'orientation sexuelle de celui-ci l'avait poussé à draguer un jeune militant du même sexe. Ce qui ne fut pas du goût de ces puristes des valeurs morales traditionnelles... mais ceci est une autre histoire.

A cette époque, le VMO-Bruxelles, la branche francophone du VMO flamand, recrutant d'ailleurs des militants du Front de la jeunesse et du PFN, allait se rapprocher encore plus des queIques skinheads bruxellois scandant les pires slogans racistes. Avec un certain succès, le VMO-Bruxelles (qui changera ensuite de nom pour devenir le groupe l'Assaut) recruta des skins NS, essentiellement ceux de Fight Action, un groupe de musique oï de Bruxelles. Le chanteur du groupe, Popeye, était un naziskin français exilé à Bruxelles suite à son implication dans diverses actions dures. Il militait dans l'orbite du Parti nationaliste français et européen (PNFE), qui se voulait être la version et la réincarnation française du NSDAP hitlérien. Fight Action, dans un entretien accordé au fanzine skin Le Rebelle Blanc, affirma soutenir le Vlaams militanten orde et le Parti des forces nouvelles (1). Le groupe voulait alors officiellement « prendre les armes et se battre pour le National-Socialisme ». L'unité des skins ne pourra se produire que lorsqu'il ne restera plus « de nègres ou de bougnoules et de youpins », selon les membres de Fight Action. « Avec la participation du PFN », ils tentèrent d'organiser le « deuxième NS festival (White only) », dont le premier se déroula en avril 1988 dans les locaux bruxellois du Parti des forces nouvelles. En présence, selon ses initiateurs, de 130 skinheads d’Allemagne, d'Angleterre, de Belgique, de France et de « plus d'une centaine de camarades NS ».

C'est le groupe l'Assaut, expert en nostalgie du nazisme, qui réussira finalement à séduire les naziskins, au moment où le PFN entra dans une guerre interne des clans qui le lézardera complètement.Quelques mois plus tard, Fight Action implosa à son tour. En 1991, Thure, l'un de ses musiciens, servit de garde du corps, avec d’autres militants de l'Assaut, à Robert Faurisson, le leader des négateurs des crimes nazis, venu assister à Bruxelles au procès du néonazi Olivier Mathieu. Faurisson ne fut pas le seul à bénéficier des « services » de ces skinheads. Ainsi, quatre ans auparavant, le magazine d'armes bruxellois AMI utilisa à sa Une un mannequin au crâne rasé et aux nombreux tatouages, ressemblant étrangement à... Thure. Paradoxalement, celui-ci était armé d'une Uzi... un PM (pistolet- mitrailleur) israélien (2).


Premier « NS festival (White only) », en avril 1988 dans les locaux bruxellois du Parti des forces nouvelles (PFN) – Photo Archives RésistanceS – transmise par un « transfuge » skinheads du PFN...


Blood & Honour Belgian Division
En 1988, le mouvement skinhead en Belgique allait petit à petit disparaître comme tel. Au mois de mai, la télévision publique francophone (RTBF) diffusa un reportage consacré à ce phénomène. La réaction fut vive et rapide. Ici et là, des crânes rasés furent apostrophés et même agressés en pleine rue, ce qui poussa la plupart d'entre eux à métamorphoser leur style. L'esprit quant à lui subsista. Il fut renforcé d'ailleurs d'une imprégnation religieuse pré-chrétienne importée d'Allemagne, tournant autour de l'odinisme, réactualisé notamment par des cercles mystiques d'Outre-Atlantique. Ce courant religieux était marqué par un rejet catégorique du « monde judéo-chrétien ».

Plusieurs fanzines (publications amateurs) skinheads, écrits pour la plupart en anglais (traduisant la motivation d'internationalisation), subsistèrent quant à eux, comme Pure Impact par exemple. Ce périodique amateur est alors réalisé à Bruxelles par un petit groupe très proche du milieu néonazi belge. Son responsable, Peter S. (nom connu de la rédaction), fut lié au groupe Fight Action et également à l'Association musicale européenne (Ame), un collectif du parti néonazi français PNFE qui tenta de fédérer les fanzines skins NS. En 2008, Pure Impact existe toujours sous la forme d'une structure commerciale spécialisé en vente par correspondance de CD de musique skin, punk et de havy metal. Son patron reste Peter S. Un bémol semble avoir été mis sur ses références traduisants son ancrage idéologique d'origine. Néanmoins, des liens subsistent avec la plupart des groupes de la scène musicale naziskin. Il y a quelques temps encore, Pure Impact conseillait la lecture de fanzines aux titres bien évocateurs : White pride (édité à Vienne), Raca e Patria (Sao Paulo), IV Reich Skinheads (Malaga), Solucao final (Lisbonne), Charles Martel (Madrid), Légion Blanche (Lausanne, publié par la section suisse du PNFE français, le Parti nationaliste suisse et européen, PNSE) ou encore Blind Justice (3). A la lecture de ce dernier « zine » ingénu, l'on est en présence d'une littérature (néo)nazie des plus classiques. Publié à Liège, Blind Justice est une synthèse entre un fanzine de musique et un organe politique de « défense de la race blanche ».

Dans Blind Justice se trouvent côte à côte des interviews de groupe oï (comme Final solution des USA, qui préconise noir et sur blanc l'« extermination des Juifs ») et des articles racistes et nationaux-socialistes anachroniques en langue anglaise : « Nietzsche and the national-socialism », « Pratical value of a racial ethnics » écrit par un ex-commandant SS - Sturmbannführer de la Brigade d'Assaut-SS « Wallonie » (conduite durant la Deuxième Guerre mondiale sur le Front de l'Est par Léon Degrelle). Dans Blind Justice, on peut également constater l'omniprésence d'illustrations de la même trempe et de slogans qui vont avec : « National socialism is for the white man! », accompagnées de croix gammée (celle des nazis), de bourgogne (celle du parti Rex de Degrelle) et celtique (celle des néonazis), et les adresses élémentaires de l'univers fascistoïde raciste : des Knights of the Ku Klux Klan, du British national party (en partie issu du National Front anglais), du PNFE, du NSDAP-AO, du magazine flamand Alarm de l'ex-VMO, de la revue francophone Altaïr (dont le directeur soutien à 100 % le Front national de Daniel Féret et est un proche des intégristes nationaux-catholiques de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X), de l'amicale d'anciens combattants nazis der Stahlhem, de la revue confidentielle néorexiste bruxelloise Bec et Ongles, de la Jonge Wacht et du groupe l'Assaut. Benoît H., l'éditeur de Blind Justice, est à ce moment-là en contact direct avec l'Assaut et la première « division » en Belgique de B&H.

Blood & Honour, dont le siège international est toujours localisé à Londres, dispose de plusieurs sections éparpillées en Europe, aux Etats-Unis et en Amérique latine. Elles se chargent de la diffusion du matériel musical et doctrinal du groupe de Ian Stuart. La division belge est animée par des skinnazis flamands de la commune de Waarschoot. Son adresse (une boîte postale) est la même que celle utilisée par la revue nazie Thule, l'ex-Euro-Forum (déjà cité dans cet article) publiée par des activistes NS liés au VMO et se retrouvant maintenant dans le giron militant de l'Assaut et de la Jonge Wacht. Paradoxalement, le groupe francophone l'Assaut s'efforce - vainement - de démentir tout lien avec le mouvement skinhead, pourtant un milieu de prédilection pour le recrutement. Son objectif est alors de se donner une image correcte et surtout d’éviter sa criminalisation. Cependant, ses liens avec les pires néonazis sont et restent nombreux. Dans le journal du groupe, L'Assaut, l'adresse de contact de Blood & Honour-Belgian Division est diffusée, comme celles d'autres organisations naziskins... invitant ainsi ses lecteurs à y adhérer.

Le journal L'Assaut fait aussi, en septembre 1991, la promotion des activités du chef de B&H-Belgium, Geert C. (« Notre camarade », précisa L'Assaut) et pour l'Association musicale européenne (Ame), une structure militante française skinhead NS dirigée par un ancien responsable de section du PNFE (collaborant également au périodique de poésie nationaliste belge Altaïr, en relation également avec l'Assaut et le Front national du docteur Daniel Féret).


Blood & Honour Vlaanderen propose divers rendez-vous nostalgiques en l'honneur du nazisme. Le samedi 19 avril 2008, une cérémonie de B&H avait lieu pour célébrer la naissance d'Adolf Hitler (le 20 avril 1889), avec des membres des sections des Pays-Bas et d'Allemagne (document de gauche). Jadis, ce sont des dirigeants du Vlaams Blok/Belang, du Front national belge et du groupe l'Assaut (dont l'actuel dirigeant du mouvement Nation) qui se retrouvaient également à la même occasion pour faire la fête ensemble. Un document vidéo existe d'ailleurs montrant l'une de ces festivités néonazies, tenue en Espagne en 1989, avec l'ex-SS wallon Léon Degrelle, l'actuel secrétaire général du FN et l'un des dirigeants bruxellois du VB – Document-montage : RésistanceS/2008.

A Bruxelles, la propagande naziskin avait par ailleurs pignon sur rue. Le journal de Blood & Honour, portant le même nom, ainsi que des documents écrits du groupe l'Assaut étaient vendus, en 1992, chez un disquaire sympathisant, situé non loin de la Bourse à Bruxelles. Le samedi après-midi, ce magasin devenait un « haut lieu » de rendez-vous des crânes rasés, nationalistes ou non. C'est un dirigeant de l'Assaut, Yannic S, qui s'occupait de leur recrutement politique. A la lecture de la publication Blood & Honour, sous-titrée « The Independant Voice of Rock Against Communism », vendue chez ce disquaire, l'ampleur de la ramification des skinnazis à travers le monde semble évidente. On y voit par exemple une photographie de lan Stuart accompagné de J.W. Farrand, le délégué pour les relations européennes de l’Imperial Empire-Knights of the KKK, l'un des pseudopodes dissidents du célèbre mouvement raciste pro-esclavagiste.

B&H est officiellement en contact avec le KKK de Grande-Bretagne, le British national party, le groupuscule semi-terroriste League of St-George et l’organisation paramilitaire irlandaise Ulster defence Association. B&H prône l’action directe contre ses adversaires. La dénonciation du communisme et de « l’internationale sioniste » est constante dans les textes des bands oï affiliés à Blood & Honour et dans sa propre revue. Dans l’un des numéros de cette dernière, une photo de Simon Wiesenthal, le célèbre « chasseur de nazis », était publiée accompagnée d’une cible à la hauteur de son front. La légende précisait : « I had a dream… ». Dans la rubrique boutique de Blood & Honour, les lecteurs pouvaient acheter par correspondance un T-shirt portant le slogan « Stop ANC terrorism-Hang Nelson Mandela » (« stop à l'ANC » – le parti sud-africain anti-apartheid - « Pendons Nelson Mandela », le leader de l'ANC). Une revendication criminelle également inscrite sur un autocollant du... groupe l’Assaut. Les appels au meurtre sont réguliers dans ces milieux.

Mais les purs et durs du nationalisme d'extrême droite ne seront pas les seuls à recruter les skins adeptes du culte de la personnalité voué à Hitler. Au moment du pèlerinage nationaliste flamand annuel de Dixmude, les skins pro-hitlériens sont nombreux. En août 1992, un concert du groupe néonazi Skrewdriver (pilier, pour rappel, de l'organisation Blood & Honour) était annoncé dans les opuscules de la nébuleuse du Vlaams Blok/Belang. Il fut finalement annulé par les organisateurs et les autorités communales. Médiatisée, cette information - qui devait rester confidentielle - aurait terni l'image BCBG du parti d'extrême droite flamand.

B&H-Vlaanderen, divisions et dérive terroriste
Au fil des années qui suivront, une bonne partie des naziskins flamands vont adhérer de plus en plus aux théories de Blood & Honour. Des théories raciales qui prônent également le terrorisme contre les adversaires de la « race blanche » : les immigrés, les juifs, les militants de la gauche révolutionnaire, les politiciens... Après la disparition de sa « division belge », apparue au tout début des années 1990, cette organisation internationale skinhead néonazie va continuer à garder des sympathisants en Belgique, de manière autonome et sans structure officielle. Au début des années 2000, une division « Vlaanderen / Flanders » est mise en place.

Groupusculaire et agissant sous un mode semi-clandestin, elle multiplie néanmoins ses activités en organisant un meeting en l'honneur de dirigeants nazis en novembre 2001, en participant à un « congrès révisionniste » en mars 2002, en proposant annuellement une cérémonie pour célébrer l'anniversaire de la naissance d'Adolf Hitler, des concerts de groupes de musique skin belges et étrangers... Le 20 février 2005, Blood & Honour Vlaanderen participait à une manifestation nationaliste à Bruxelles, co-organisé par le mouvement francophone Nation. La « division flamande » de B&H reste bel et bien ancrée au sein de l'extrême droite orthodoxe, celle toujours nazifiée. Les orateurs de ses conférences et cérémonies sont alors feu Bert Eriksson (l'ex-dirigeant du VMO néonazi), Siegfried Verbeke (le dirigeant-fondateur du cercle négationniste anversois VHO, ex-chef local du VMO) et Vincent Reynouard (multirécidiviste français en matière de négation des crimes nazis, ancien cadre du très néonazi PNFE, exilé à Bruxelles dans une secte national-catholique, responsable de la branche francophone de VHO et cofondateur du Mouvement de combat Saint-Michel qui se revendique officiellement du « révisionnisme », du « catholicisme traditionaliste » et du « national-socialisme »)... Que du beau monde !

En 2005, les flamands de Blood & Honour sont secoué par un important conflit interne ayant trait à la position politique à avoir sur la guerre en Irak. Les « intellectuels » du mouvement (ceux qui se chargeaient de la formation idéologique des affiliés), mis en minorité, quittent B&H Vlaanderen. Ne restant pas les bras croisés, les dissidents fondent une nouvelle organisation skinnazi : Bloed, Bodem, Eer en Trouw (BBET, en français : Sang-Sol-Honneur et Fidélité, une vieille devise nazie). Cette organisation sera encore plus radicale que B&H « canal historique », sur le plan politique comme dans la pratique. Des actions terroristes sont effectivement planifiées par BBET. Dans la perspective de susciter des réactions violentes de la part de jeunes nord-africains, dans un premier temps, ce qui justifierait ensuite, dans un second temps, le recours à l'auto-défense de la part des « nationalistes identitaires blancs ». Cette stratégie de « guerre raciale » était celle prônée par Ian Stuart, le leader-fondateur de B&H.

Cependant, BBET ne pourra pas mettre en oeuvre celle-ci. Au début du mois de septembre 2006, le groupe néonazi semi-clandestin fait l'objet d'une opération répressive des autorités policières et judiciaires. Ses principaux dirigeants et militants – dont plusieurs militaires de carrière - sont arrêtés et emprisonnés. Des armes sont saisies. Prochainement, il devrait s'ouvrir un procès pour juger les activités hors-la-loi de ses dissidents de Blood & Honour.

Malgré le coup de filet important lancé contre les naziskins de BBET, la division flamande officielle de B&H a continué ses activités. Marginalisés par sa mauvaise réputation, des conflits internes à répétition, la banalisation et l'institutionnalisation des partis d'extrême droite dans le paysage politique et les actions d'organismes antiracistes (comme le Centre pour l'égalité des chances), l'organisation Blood & Honour reste cependant toujours active.

En Flandre, elle va poursuivre l'animation de la scène politico-musicale naziskin. Certes de manière confidentielle et fortement handicapée par la « guerre de clans » et le démantèlement de BBET. Pour finir, c'est la coupole flamande de B&H qui va totalement imploser. C'est pour cette raison que la direction internationale (basée à Londres) de l'organisation néonazie a annoncé, récemment, la fin des activités de sa branche flamande. Mais, certains de ses activistes ont refusé cette décision venant du siège central de Londres. Le site Internet initial de Blood and Honour Vlaanderen est donc resté en ligne et se réactualise même assez souvent.

Pour faire face à ce refus d'une fraction des flamands de B&H, la direction de B&H internationale a relancé, il y a quelques jours, une branche flamande officielle : « Blood & Honour Flanders / Vlaanderen ». Résultat immédiat : aujourd'hui, B&H est en Région flamande divisée en deux clans distincts et concurrents. Il y a donc en Belgique néerlandophone, une division flamande Blood & Honour officielle (reconnue par Londres) et une organisation Blood & Honour Vlaanderen dissidente. Ces deux B&H organisaient, séparemment bien entendu, le samedi 19 avril dernier, en mémoire de la naissance d'Adolf Hitler et des « héros » de leur combat, une cérémonie et un concert de musique skinnazi.

Il faut encore signaler que tous les crânes rasés adeptes des croix gammée (celle des nazis) et celtique (celle des néonazis) n'adhèrent pas à la succursale flamande de Blood & Honour ou à sa dissidence. La division règne en effet aussi chez les naziskins, à l'instar du reste du milieu facho-nazi. Des skins nationalistes militent dès lors aussi à l'extrême droite, mais dans diverses autres formations et organisations nationalistes : Groen rechts (groupuscule anversois nazi-écologiste), les Vlaamse Jongeren Westland (VJW), les Jongeren aktief (dirigés par un ancien chef du VMO et du Vlaams Blok), Voorpost (dont les dirigeants sont pour la plupart des membres de la direction du Vlaams Belang)...

Manifestation antinazie en Allemagne, en 2006, des Skinheads against racial prejudice, les Sharp. Ce mouvement antiraciste représente les « vrais skins », fidèles aux idéaux d'origine.

La guerre des skins : redskins contre naziskins
Du côté francophone, Blood & Honour n'a bénéficié que de quelques sympathisants. Jamais assez pour mettre sur pied une « division wallonne » ou « bruxelloise » B&H. Dans la capitale comme dans les villes wallonnes, les skinnazis sont très peu nombreux. Les crânes rasés d'extrême droite militaient auparavant au Front de la jeunesse, au Parti des forces nouvelles, au groupe l'Assaut, au Front national, au front wallon Agir et au mouvement Ref. De nos jours, c'est le mouvement Nation qui recrute les derniers skinheads nationalistes. Le principal responsable de ce mouvement, Hervé VLT, ex-militaire de carrière, est un ancien de la rédaction d'Euro-Forum, le dirigeant-fondateur du VMO-Bruxelles puis du groupe l'Assaut... les structures néonazies des années 1980 qui nazifièrent quelques skins à l'époque. Ces derniers fréquentaient alors les Wallon’s Boys-Charleroi Casual Crew (CCC) du Royal Charleroi sporting club (RCSC), un groupe de supporters ultra de l'équipe carolo de football.

Face à ces nervis de l'Ordre nouveau, des skins antiracistes et antifascistes vont de plus en plus se mobiliser. Encore une fois sous l'influence de l'étranger où existent des mouvements de skinheads d'extrême gauche, anarchiste et composés dans un esprit multiculturel respectueux de jeunes « nationaux » et « immigrés » : les Skinheads against racial prejudice (Sharp), les Red & Anarchist SkinHeads (Rash) et bien d'autres.

La « guerre des skins » est une réalité. Trop souvent empreinte d'un mythe réducteur. Pour le citoyen lambda, le jeune skinhead est un abrutis, sans foi ni loi, qui aime la violence gratuite et rêve de bastonner en permanence des étrangers ou des gauchistes. L'image est bien entendu extrêmement réductrice. Le mouvement skinhead a été sali par l'extrême droite qui voulait uniquement manipuler ses adhérents dans un objectif politicien. Aujourd'hui, devant les derniers skins fanatisés par la croix gammée, les redskins et les skins antiracistes gagnent de plus en plus de terrain en Wallonie.

Ils sont notamment actifs au sein de l'Antifascist collective Action (Aca) et des Ultra Inferno, un groupe de supporters de gauche du Standard de Liège (4). Restant fidèles aux idéaux populaires, multiculturels et tolérants à l'origine du mouvement, ces skinheads s'opposent aux « faux skins » (désignés sous le vocable de « boneheads ») pervertis par les néonazis. Quant au rapport de force, il est également désormais à l'avantage des « vrais skinheads ». Qui occupent – avec des mouvements d'extrême gauche – de Charleroi à Liège, en passant par La Louvière et les différents stades de football du pays, la scène musicale, culturelle et politique de ce mouvement prolétarien, progressiste et multi-ethnique.

Manuel Abramowicz


Notes :
(1) Le Rebelle Blanc, « organe de la rébellion blanche » (sous-titre), Tours (France), numéro 9, juin 1988, p. 4.
(2) AMI, revue spécialisée sur les armes, le militaria, l'infos tir, Bruxelles, n° 87, juin 1987, p. 1 et 34.
(3) Pure Impact, n°13/14, Bruxelles, 1992.
(4) Prochaiment, RésistanceS, le web-journal de l'Observatoire belge de l'extrême droite, consacrera un dossier complet aux redskins, à l'Antifascist collective Action (Aca) et aux Ultra Inferno du Standard de Liège.

 

Source de cet article

L'article ci-dessus est extrait du livre Extrême droite et antisémitisme en Belgique – De 1945 à nos jours, un livre de Manuel Abramowicz, publié en 1993 aux éditions Evo (Bruxelles). Il a été revu et actualisé par son auteur, en avril 2008, pour RésistanceS.

 

© RésistanceS – web-journal de l'Observatoire belge de l'extrême droite – www.resistances.be – info@resistances.be – Article mis en ligne le 20 avril 2008.

Plus d'informations sur les naziskins ?
RésistanceS, le web-journal de l'Observatoire belge de l'extrême droite, a publié de nombreux articles sur les naziskins. Vous souhaitez consulter les principaux d'entre-eux ? Cliquez sur les hyperliens ci-dessous.

RésistanceS et les skinheads passent à la télévision !

Belgium : a playground for Nazis (article en anglais sur B&H Vlaanderen)

Réseau terroriste démantelé en Belgique (dossier BBET)

La Belgique reste une plaque tournante des « négateurs-nazis »

Infiltration - Hooligans : L’extrême droite au stade

Anti-globalisation : infiltration néonazie


Les redskins sur le Net
Les skinheads de gauche, antiracistes et rebelles sont très actifs sur Internet. Pour se faire une autre image des crânes rasés, visitez leurs sites :

Antifascist collective Action (Aca)
Ce collectif de militants de la gauche radicale est actif en Wallonie. Il regroupe des redskins, organise des concerts alternatifs et des manifesations contre l'extrême droite. Pour visiter son site CLIQUEZ ICI


Barricata
Site du fanzine de contre-culture du Rash (Red & Anarchist SkinHeads) de Paris et de sa banlieue. Cette revue libertaire, antifasciste radicale, anticapitaliste et antisexiste existe depuis 1999. Pour visiter son site CLIQUEZ ICI



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Avec en communication : « 20 avril 2008 »


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